Un jury cinéphile et allumé

Le jury, de gauche à droite: Maïmouna N’Diaye, Yorgos Lanthimos, Enki Bilal, Alice Rohrwacher, Alejandro González Iñárritu, Kelly Reichardt, Pavel Pawlikowski, Elle Fanning et Robin Campillo
Photo: Loïc Venance Agence France-Presse Le jury, de gauche à droite: Maïmouna N’Diaye, Yorgos Lanthimos, Enki Bilal, Alice Rohrwacher, Alejandro González Iñárritu, Kelly Reichardt, Pavel Pawlikowski, Elle Fanning et Robin Campillo

Tel un crieur public fier de son effet, le délégué général du festival Thierry Frémaux a annoncé aux médias mardi : « Le jury 2019 ! » comme on largue une bombe. Il a de quoi pavoiser. Inspirant et cinéphile, le jury de l’année. On salue sa qualité comme un présage de délibérations enflammées. Cet aréopage va avoir des morceaux de roi à se mettre sous la dent. Les journalistes scrutent ses membres. Eux se sont à peine connus la veille.

La conférence de presse du jury brise la glace au premier jour du grand festival et permet de deviner (ou pas) quelles fortes têtes s’affronteront au détour des films.

 

Son président, le Mexicain Alejandro González Iñárritu, avait reçu ici le prix de la mise en scène en 2006 pour Babel. À ses côtés : Robin Campillo, Grand Prix 2017 pour 120 battements par minute, Yorgos Lanthimos (The Lobster, Prix du jury), le Polonais Pawel Pawlikowski, couronné l’an dernier du laurier de la mise en scène pour Cold War (Zimna wojna en V.O.). Ajoutez le bédéiste et réalisateur français Enki Bilal, la cinéaste italienne Alice Rohrwacher (prix du scénario en 2018 pour le remarquable Heureux comme Lazzaro, V.F. de Lazzaro Felice), la réalisatrice indépendante américaine Kelly Reichardt, la cinéaste et comédienne burkinabée Maïmouna N’Diaye.

Quant à la frêle et iconique Américaine Elle Fanning, à 21 ans, lancée à Hollywood comme pas une, la voici seule actrice pur jus parmi ce bouquet de cinéastes, mais aux âmes bien nées… « Je suis jeune, il est vrai, admet-elle, mais j’ai commencé à travailler très tôt. Je suis fière d’être la voix de la jeune génération, de voir le festival avec ces yeux-là. »

Iñárritu se voit d’office bombardé de questions. Pour le cinéaste du Revenant (V.F. de The Revenant) et de Birdman, Cannes fut un tremplin et le lieu d’échanges émotifs et intellectuels stimulants. Il s’avoue fier d’être le premier président latino-américain de Cannes. Ses Amours chiennes (V.F. d’Amores perros) étaient déjà sur la Croisette en 2000… On ne l’avait pas revu ici depuis Biutiful en 2010, si ce n’est à travers un saisissant court métrage en réalité virtuelle, Carne y Arena, en 2017, sur la traversée de migrants à la frontière américaine.

« Je n’ai jamais contrôlé ni mes plateaux, ni ma famille, ni rien, sourit-il. Alors présider le jury à Cannes me semble étrange… » Il entend se servir de son coeur pour accueillir les oeuvres en lui. Le mot « juger » ne fera pas partie de son vocabulaire. « Partager, m’imprégner de cette extraordinaire sélection, sans me préoccuper des gros noms, de la popularité des auteurs du film : telle est mon intention. Ce sera un voyage, une grève, un impact et une sorte de grand buffet où chaque plat affectera le goût du prochain. On va apprendre, on va grandir avec ces films. La partie la plus difficile de l’exercice sera de proclamer : “Le gagnant est…” »

À ses yeux, le cinéma demeure une forme d’expression généreuse, en pleine santé. « C’est l’accès aux oeuvres qui change. Je n’ai rien contre le fait de regarder le cinéma sur un iPad, mais c’est comme écouter Beethoven en auto. Dans une salle de concert, avec 100 musiciens, c’est mieux ; reste qu’on peut entendre ailleurs cette musique. La France protège son cinéma. Il demeure que Netflix fait de grandes choses et mise sur des films qui ne sortent pas en salle. Pourquoi ne pas laisser la chance aux gens de choisir leur mode de visionnement ? »

Parler anglais en France

Iñárritu revient sur Carne y Arena à l’heure d’aborder le mur de Trump : « J’ai eu le privilège de présenter en 2017 une installation à Cannes sur les migrants mexicains qui traversent la frontière, en montrant à quel point ce qui leur arrive est cruel et violent. Ils risquent leur vie. Je ne suis pas un politicien, mais charger les immigrants canalise la colère de beaucoup de gens. Les politiciens inventent des histoires et les présentent comme des faits. Le problème, c’est l’ignorance. Les gens ne savent pas comment ces périples se déroulent et sont manipulés. Je suis contre ce qui se passe dans le monde actuellement. On sait déjà comment l’histoire finit à travers les leçons du passé. Il y a eu les Grecs, puis on est retombés au Moyen Âge. Chaque brique ajoute à l’isolement. »

La question du manque de femmes cinéastes revient hanter Cannes d’une édition à l’autre, malgré une certaine avancée en la matière. « On veut toujours savoir ce que ça fait d’être une femme réalisatrice, soupire Alice Rohrwacher. C’est comme demander à quelqu’un pourquoi il est encore vivant. Il faut d’abord poser la question à ceux qui ont construit le bateau, aux écoles, au système d’éducation. Quand on arrive à l’étape finale, celle de la sélection dans les festivals, il est bien tard. Ce n’est pas au dernier moment qu’il faut colmater les brèches, mais au début du processus. »

Ai-je dit que le français perdait du terrain à Cannes davantage chaque année, à travers les communications écrites comme à pleins podiums ? La conférence de presse du jury se déroulait mardi uniquement en anglais, avant que n’intervienne Enki Bilal :

« Je parlerai français parce qu’on est en France ici, a-t-il établi avec assurance. En tant qu’auteur, raconteur d’histoires sur le monde, je veux rappeler que le regard des artistes au cinéma est d’abord sensible et qu’il s’est fait d’abord avec peu de moyens sur une grande variété des sujets en plusieurs pays ; tous unis par l’amour de raconter, de filmer, de montrer. Au cinéma, les effets spéciaux ont peut-être occulté des aspects artistiques. Cannes est là pour remettre les pendules à l’heure. »

Odile Tremblay est l’invitée du Festival de Cannes.