Entre Delon et tous les possibles au 72e Festival de Cannes

En point de presse cannois, le délégué général du Festival de Cannes, Thierry Frémaux, annonçait lundi une édition romantique et politique.
Photo: Arthur Mola Associated Press En point de presse cannois, le délégué général du Festival de Cannes, Thierry Frémaux, annonçait lundi une édition romantique et politique.

La belle affiche du 72e Festival de Cannes, avec Agnès Varda jeunette et passionnée sur le tournage de La pointe courte, prend ses aises au Palais des festivals. C’est Alain Delon avec sa splendeur d’antan, dans Plein soleil (1960) de René Clément, qui devait constituer le visage officiel du rendez-vous, remarquez. Le décès récent de la cinéaste aura changé le cours des choses.

Delon, éternel grincheux, se sent toujours négligé par Cannes, mais va recevoir dimanche la Palme d’or honorifique de l’année, ce qui aurait dû jeter quelque baume sur ses plaies d’orgueil. Sauf que ça barde toujours dans son sillage. Une pétition en ligne lancée par Melissa Silverstein, de Women in Hollywood, recueillait déjà lundi plus de 15 000 signatures. Elle reproche à l’acteur du Guépard de tenir des propos racistes, homophobes et misogynes, s’oppose à son trophée d’honneur. Pas question ! Thierry Frémaux, le délégué général du festival, va de l’avant et l’affiche Delon héritera d’ailleurs de sa façade au Palais : « Alain Delon a le droit de penser ce qu’il pense », estime-t-il. À ses yeux, une Palme d’or n’est pas un prix de vertu.

En cette veille de festival, ça gronde déjà. Nul ne s’ennuiera, promis ! En point de presse cannois, Thierry Frémaux annonçait lundi une édition romantique et politique. Ça changera de l’an dernier, alors que la misère humaine s’étalait à plein écran et que les stars se laissaient désirer. Nous voici sur une autre planète : glamour, fantaisiste, piquante et rayonnante.

Des titres s’imposent déjà

Il flotte dans l’air une odeur de grand millésime : des vedettes à la volée, le retour d’Hollywood, les films de genre au pavois et pas seulement chez les zombies de Jim Jarmusch qui ouvrent le bal mardi avec The Dead Don’t Die et sa kyrielle de stars. La satire de Quentin Tarantino (palmé d’or avec Pulp Fiction) cette fois pour One Upon a Time… in Hollywood, sur la décadence de l’industrie à la fin des années 1960, avec Brad Pitt et Leonardo DiCaprio fera exploser de concert les tapis rouges.

Pour faire bonne mesure, plusieurs genres sont représentés, avec qualité en vue. Par ici la dystopie Bacurau, du Brésilien Kleber Mendonça Filho… Salut camarade ! au militant vétéran Ken Loach (double palmé d’or) de retour au combat social avec Sorry We Missed You. Le Français Abdellatif Kechiche (palmé d’or pour La vie d’Adèle) est au poste avec Mektoub, My Love : Intermezzo, le Palestinien Elia Suleiman avec la fable burlesque It Must Be Heaven, une coproduction canadienne. Le duo belge des frères Dardenne, deux fois palmés d’or, revient dans la course, l’Américain Terrence Malick (palmé d’or avec The Tree of Life) également. Arnaud Desplechin filme la banlieue glauque (avec Roschdy Zem, Léa Seydoux et Sara Forestier, tout de même...) dans Roubaix, une lumière, tandis que Paris, dans ses manifestations, s’enflammera avec Les misérables, de Ladj Ly.

D’ores et déjà, des titres s’imposent. La presse parisienne, qui voit des films en primeur, dit grand bien de Douleur et gloire, de l’Espagnol Pedro Almodóvar, éternel candidat malheureux à la Palme d’or, oeuvre autobiographique de finesse et de fulgurances, paraît-il, sur la dépression d’un cinéaste, avec Antonio Banderas en alter ego. Idem pour Sibyl, de Justine Triet, avec mise à nu de Virginie Efira en psychanalyste écrivaine, que les critiques français célèbrent aussi

Règne québécois

Quant aux Québécois, ils imposent leur règne. Xavier Dolan, dix ans après son adoubement cannois à la Quinzaine des réalisateurs avec J’ai tué ma mère, de retour deux fois à Un certain regard, en compétition pour la troisième fois et primé les deux fois précédentes, est à 30 ans un vieil habitué, dont le Matthias et Maxime se voit attendu au rayon des ténors. Monia Chokri, qui s’était fait connaître à Cannes comme actrice à travers Les amours imaginaires et Laurence Anyways, du même Dolan, ouvre la section Un certain regard avec son premier long métrage La femme de mon frère. C’est la mouvance dolanienne qui s’affirme ici dans sa jeunesse insolente. Un Québec de modernité.

Place aussi aux cinéastes femmes. Plus nombreuses que d’habitude. Reste que Thierry Frémaux dut se défendre lundi de n’en avoir sélectionné que quatre dans la course à la Palme d’or : « Il serait irrespectueux de la part de tout festival de sélectionner un film parce qu’il a été réalisé par une femme », tranche-t-il. N’empêche ! Tant d’oeuvres masculines sélectionnées ne valaient pas le coup dans le passé, alors que des réalisatrices impressionnaient hors course. Parmi les femmes en compétition, on attend beaucoup de Portrait de la jeune filleen feu, de la brillante Céline Sciamma, et d’Atlantique, de la Franco-Sénégalaise Mati Diop, sur fond de populations en mouvance. Quinze réalisatrices sont quand même disséminées dans toute la sélection officielle. Ça tient de la promesse d’avenir.

Un grand festival a besoin d’événements phares pour capter regards et caméras. Hors concours, un documentaire sur Maradona attirera le dieu du football sur la Croisette. Versant musique, Elton John accompagnera le biopic Rocketman, de Dexter Fletcher, remontant le cours de sa carrière, et Bono viendra présenter son documentaire sur le sida. Claude Lelouch refera une suite à Un homme et une femme. En fin de parcours, un hommage à Sylvester Stallone, alias Rambo, enflammera ses fans. Bref, l’art et l’industrie devraient se réconcilier à Cannes cette année.

Quant à Delon, chacune de ses paroles sera répercutée sur la planète people et cinéma. Rien qui puisse déplaire à son ego… Celui de Cannes, mis à mal en 2018, aura de quoi se rengorger aussi…

Odile Tremblay est l’invitée du Festival de Cannes.

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