«Les invisibles»: de résilience et de résistance

On rit pendant «Les invisibles», mais souvent, c’est afin de ne pas hurler tant les travailleuses sociales et les bénévoles, toutes des femmes dévouées parfois jusqu’à l’oubli de soi, sont aux prises avec un système aussi incohérent qu’inhumain.
Photo: AZ Films On rit pendant «Les invisibles», mais souvent, c’est afin de ne pas hurler tant les travailleuses sociales et les bénévoles, toutes des femmes dévouées parfois jusqu’à l’oubli de soi, sont aux prises avec un système aussi incohérent qu’inhumain.

À Anzin, dans le nord de la France, le centre pour femmes sans-abri L’Envol va fermer ses portes. Motif invoqué par la municipalité : trop faible taux de réinsertion. Les travailleuses sociales ont beau dénoncer des contraintes et des règlements aberrants, l’adjoint du maire qu’elles ont en face d’elles est trop ivre de son petit savoir théorique pour écouter. Refusant d’abdiquer, Manu, Audrey, Hélène et Angélique optent pour la désobéissance civile, squattant un immeuble abandonné où elles offrent en secret gîte, écoute et formations à ces femmes privées de tout. Du livre et du documentaire de Claire Lajeunie, Louis-Julien Petit a tiré une comédie dramatique lucide, mais jamais misérabiliste.

Après deux longs métrages à forte connotation sociale, Discount et Carole Mathieu, le jeune cinéaste confirme un parti pris pour les récits engagés. Discount, en particulier, avec ses employés d’un supermarché grande surface ouvrant illégalement un entrepôt parallèle où ils redistribuent de bonnes denrées sur le point d’être jetées, affiche des rouages narratifs similaires à ceux à l’oeuvre dans Les invisibles. Dans l’un et l’autre cas, le ton est à l’humour, un barrage contre l’adversité.

Pour ne pas hurler

On rit pendant Les invisibles, donc, mais souvent, c’est afin de ne pas hurler tant les travailleuses sociales et les bénévoles, toutes des femmes dévouées parfois jusqu’à l’oubli de soi, sont aux prises avec un système aussi incohérent qu’inhumain. Il faut entendre, justement, ledit adjoint du maire qui, entre analyses vagues et pensée dogmatique, interrompt ces intervenantes de terrain, serine et pontifie du haut de sa chaire municipale : le meilleur — ou le pire, c’est selon — exemple de mansplaining vu à l’écran depuis longtemps.

Libérée désormais d’impératifs bureaucratiques absurdes, les responsables du centre privilégient ce qui s’avère, au fond, une approche de gros bon sens : inviter chacune à parler à son rythme, puis chercher ses forces et tabler sur celles-ci ; concevoir des ateliers de formation simples mais adéquats, développer un réseau d’entraide…

À cet égard, si les pouvoirs municipaux et les forces de l’ordre sont représentés par une gent masculine aveugle face à ces « invisibles », le film n’est pas manichéen pour autant. En effet, il est des hommes, en périphérie, prêts à aider, à se mouiller.

Femmes au centre

Cela étant, Les invisibles demeure avant tout une oeuvre de résilience et de résistance féminines. En conséquence, sa belle réussite, le film la doit d’abord à ses interprètes, un mélange étonnamment harmonieux de professionnelles et de non-professionnelles. Les intervenantes sont ainsi jouées par des actrices, dont la merveilleuse Corinne Masiero (Manu, la directrice de L’Envol), qui a elle-même connu la rue, tandis que les itinérantes sont pour la majorité incarnées par de vraies sans-abri.

À ces femmes déchues, les travailleuses sociales ont donné des surnoms de femmes célèbres, d’Édith Piaf à Lady Di, en passant par Simone Veil. Mais même sans ces alias flamboyants, on ne peut détacher les yeux d’elles. Invisibles : plus jamais.

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Les invisibles

★★★★

Comédie dramatique de Louis-Julien Petit. Avec Audrey Lamy, Corinne Masiero, Noémie Lvovsky, Déborah Lukumuena, Pablo Pauly, Sarah Suco. France, 2018, 102 minutes.