Ralph Fiennes, aimer les monstres

Selon Fiennes, c’eût été une erreur de présenter le danseur dépourvu de son tempérament bouillant, ou pis, d’en proposer une vision hagiographique.
Photo: Dick Thomas Johnson CC Selon Fiennes, c’eût été une erreur de présenter le danseur dépourvu de son tempérament bouillant, ou pis, d’en proposer une vision hagiographique.

Comédien britannique éminemment respecté, Ralph Fiennes causa la surprise en 2011 avec une première réalisation, un Coriolan contemporain mais fidèle au texte. Film qui s’inscrivit d’office parmi les meilleures adaptations shakespeariennes. Des débuts qui annonçaient en l’occurrence une tendance, ou enfin une prédilection, soit celle de brosser des portraits d’hommes, réels ou fictifs, habités par une passion si dévorante qu’elle prime tout le reste, et qui confine presque, mais pas tout à fait, à la monstruosité. Noureev, qui revient sur la défection du danseur russe en France, en 1961, confirme le talent de l’acteur-cinéaste pour explorer ce genre de nuances psychologiques troubles.

« J’ai une attirance pour des personnages qui se réalisent sans faire de compromis », confie Ralph Fiennes à l’occasion d’un entretien téléphonique. On se souviendra que dans son second long métrage, La femme invisible (The Invisible Woman, 2013), Fiennes revenait sur la liaison entre un Charles Dickens déjà mûr et très marié, et une toute jeune Nelly Ternan, avec en non-dits des relents d’égoïsme mâle (de toutes récentes découvertes jettent un éclairage plus glauque encore sur l’affaire).

Photo: Rézo films

Dans Noureev (V.O,. s.-t.f. de The White Crow), Ralph Fiennes présente la défunte star du ballet comme un jeune homme narcissique consumé par son art et sa maîtrise de celui-ci. Cela, tout en étant irrésistiblement charismatique. « Si on s’abstient de les aborder sous l’angle du jugement, de tels personnages offrent un potentiel dramatique inouï. Coriolan avec la rigidité de ses codes, Dickens impitoyable dans sa poursuite de Nelly, et maintenant Noureev… Ce sont des protagonistes qui possèdent un sens aigu de leur propre raison d’être ; que cette raison d’être vaut tous les sacrifices. Sur le plan dramatique, je trouve ça stimulant, car ça pose des questions difficiles. »

Explosion de personnalité

Selon Ralph Fiennes, c’eût été une erreur de présenter le danseur étoile dépourvu de son tempérament bouillant, bien documenté, ou pis, d’en proposer une vision hagiographique. « J’ai dû me battre pour ça. Il y a eu des gens pour me demander d’édulcorer un peu son caractère, de le rendre plus gentil. »

Il faut dire qu’en tant qu’acteur, Ralph Fiennes, s’il séduisit en héros romantique dans Le patient anglais (The English Patient), se fit d’abord connaître en nazi sadique dans La Liste de Schindler (Schindler’s List). Et c’est sans parler de son terrible Voldemort dans les Harry Potter. Alors la sympathie à tout crin…

Photo: Rézo films Ralph Fienne incarne Pouchkine

« Il suffit de lire un peu sur Rudolph Noureev pour constater qu’il avait souvent des comportements arrogants et, oui, narcissiques. Ses accès d’impatience étaient légendaires. Mais moi, ce qui m’intéresse, c’est l’homme en entier. Comme le dit aux autorités Alexandre Pouchkine [son professeur qu’incarne Fiennes], le passage à l’Ouest de Noureev équivaut à “une explosion de personnalité”. Il m’a semblé que cette image le décrivait parfaitement, et j’ai voulu l’embrasser. Le désir de danser de Noureev était féroce, à l’instar de son besoin de trôner au centre de son art. Et pour y arriver, il ne fit pas de quartier. »

Rudolph Noureev le dit dans le film : « Seule compte la danse. »

Personnages provocants

Fait à noter, les trois films de Ralph Fiennes ont davantage en commun que des personnages principaux obnubilés. En effet, chacun possède un arrière-plan politique fort qui a une incidence directe sur la vie des protagonistes. Dans Coriolan, c’est un Empire romain stylisé régi par des règles impitoyables et une justice douteuse. Dans La femme invisible, c’est l’ère victorienne rigoureusement aux bonnes moeurs. Dans Noureev, c’est l’Union soviétique qui n’a pas le communisme clément envers les têtes fortes.

Or, et c’est là que ça devient fascinant, la constante dans l’oeuvre de Fiennes est qu’il a choisi jusqu’ici trois figures masculines faisant fi du politique et de ses diktats, non par anticonformisme, mais parce que guidés par des passions, on le suggérait, plus puissantes : Coriolan est obsédé par l’honneur, Dickens, par cet amour nouveau, et Noureev, par la danse.

« J’ai songé à cette… récurrence. Ça me ramène à cette attirance pour des personnages qui refusent tout compromis. Ils sont intransigeants. Faire en sorte que mes personnages soient aimés, ça ne me dit rien. Je veux plutôt qu’ils provoquent. Récemment, je discutais avec Claire Tomalin, qui a écrit la biographie de Nelly Ternan à l’origine de mon deuxième film, et une autre sur Dickens, et je mentionnais la cruauté de ce dernier envers sa femme. Claire s’est emportée en répliquant : “Oui ! Oui ! Il a été odieux. Mais il nous a laissé ses romans ! Des ouvrages essentiels ! On ne va pas s’en priver sous prétexte qu’il n’a pas été un homme bon !”. J’adore l’impatience de Claire lorsqu’on juge l’art rétroactivement en fonction de l’amoralité ou des défauts, avérés ou supposés, de l’artiste. Et sans doute suis-je d’accord avec elle. Pour ce qui est de Noureev, je le trouve pour ma part très émouvant, même s’il lui arrivait de se montrer insupportable. »

Pas d’europudding

S’il avoue avoir lui-même dû accepter des compromis afin de porter à l’écran ce moment de la vie de Noureev, Ralph Fiennes eut gain de cause sur un enjeu fondamental : dans le film, les personnages russes s’expriment en russe entre eux. Comprendre que l’on ne recourt pas au procédé de l’anglais mâtiné d’accents à géométrie variable. Idem pour les personnages français, qui par ailleurs communiquent en anglais avec Noureev, un détail historiquement juste, précise le cinéaste.

On se retrouve donc avec un film aux sonorités cosmopolites crédibles, ce qui favorise l’immersion. « J’avais cet instinct — c’était viscéral — que le film devait être le plus authentique possible. La perspective d’acteurs européens jouant des Russes qui ne s’expriment pas en russe… Trop europudding. Ça n’a pas été simple à faire passer. »

À cet égard, Ralph Fiennes, qui tint la vedette dans ses deux autres films, souhaitait sur ce projet-ci demeurer derrière la caméra. En vain : sa présence comme acteur devint un facteur de financement. Un exemple de compromis pour lequel, fidèle néanmoins à son parti pris, il apprit le russe.

« J’ai consenti à jouer [le danseur] Pouchkine parce qu’il s’est avéré que c’était le seul moyen de boucler le budget. J’ai fait de mon mieux, mais j’aurais préféré un acteur russe. » Pour qui se le demande, Ralph Fiennes est formidable dans ce rôle tout d’ambiguïtés et de demi-teintes.

Un malentendu

De fait, Pouchkine en vint à hébergerson brillant élève, une situation inusitée qui déboucha sur un ménage à trois avec Xenia Jurgenson (Chulpan Khamatova), son épouse. Cela, avant qu’à Paris, Noureev eût une histoire assez médiatisée avec Clara Saint (Adèle Exarchopoulos), jeune femme issue de la mondanité qui l’aida à déserter.

Même si le film évoque sans fausse pudeur une liaison avec un danseur allemand, quelques voix se sont offusquées de ce que la sexualité du sujet ne fût pas plus présentée comme gaie.

« Je crois que ça tient à un malentendu. Une fois à Paris lors de cette tournée déterminante, c’est la rencontre avec Clara qui constituait la relation clé sur le plan narratif. J’ai fait énormément de recherches et me suis entretenu avec beaucoup de gens, des confidents. La période durant laquelle se déroule le film est celle qui précède l’épanouissement de Noureev vers l’homosexualité. Personne à qui j’ai parlé n’était d’avis qu’il assumait pleinement son homosexualité durant ses études. C’est vraiment après son passage à l’Ouest qu’il a émergé en tant que gai. J’ai tâché d’être fidèle à cet entre-deux. Maintenant, je comprends que certains auraient voulu que je rende compte de sa sexualité affichée et de sa promiscuité notoire, mais le fait est que c’est venu après les événements relatés. Y aurait-il un autre film à faire sur Noureev ? Absolument ! »

Un risque énorme

Dans le rôle de Rudolph Noureev justement, le danseur de ballet Oleg Ivenko se révèle très crédible en dépit de ce qu’il ce fût agi là de son premier film. « J’étais nerveux, je l’avoue. Oleg avait fait d’excellents essais-caméra où, parfois, il ressemblait à s’y méprendre à Noureev, mais ça représentait un risque énorme. Dès que s’est amorcé le tournage, il est apparu évident qu’il saisissait ce que j’essayais de faire ; il était à l’écoute, en phase. Puis, j’ai constaté à quel point il était naturel, et combien la caméra l’aimait. Un immense poids a quitté mes épaules. »

Le métier d’Oleg Ivenko profite certes aux séquences de danse, mais surtout aux scènes de répétition. On y est témoin de la discipline douloureuse que s’inflige(ait) Noureev en solitaire en plus de l’entraînement d’usage, déjà fort exigeant. Une forme de compulsion a posteriori justifiée, au vu du résultat.

Car tout déplaisant puisse-t-il se montrer, et contrairement à ses prédécesseurs dans la filmographie du réalisateur, Noureev était peut-être d’abord un monstre envers lui-même. Ralph Fiennes : cinéaste de nuances, écrivait-on.

Noureev sort en salle le 17 mai.