«Red Joan», l’espionne qui aimait

Judi Dench incarne une Joan Stanley confinée dans quelques lieux clos pour plonger dans ses souvenirs.
Photo: Métropole Films Judi Dench incarne une Joan Stanley confinée dans quelques lieux clos pour plonger dans ses souvenirs.

Dans les récentes aventures de James Bond, Judi Dench incarnait une autorité à la fois exigeante et conciliante, autant marâtre que figure aimante. Avec le talent (immense) qu’on lui connaît, elle n’a aucun mal à nous faire croire à un passé d’espionne communiste anglaise à l’aube de la guerre froide dans Red Joan, de Trevor Nunn.

Ce personnage n’a rien de fantaisiste, inspiré de Melita Norwood qui, à la fin des années 1990, fut finalement démasquée pour avoir livré des secrets de la bombe atomique à l’URSS de Joseph Staline. Surnommée « Granny Spy » à cause de son grand âge, cette militante convaincue fut quelque peu transformée par la romancière Jennie Rooney, atténuant sa ferveur politique en plus d’en faire une diplômée de Cambridge doublée d’une grande romantique.

Ces éléments permettent de mieux comprendre le caractère consensuel de Red Joan, la scénariste Lindsay Shapiro confinant la vénérable Joan Stanley (Dench, toujours aussi royale) dans quelques lieux clos pour la voir plonger dans ses souvenirs, ceux de la jeune, naïve, brillante et disciplinée étudiante en physique (Sophie Cookson). À la veille de la Deuxième Guerre mondiale, Cambridge en perçoit aussi les secousses, et Joan croise sur sa route la téméraire Sonya (Teresa Srbova) et son cousin Leo (Tom Hughes), deux sympathisants communistes aux stratégies de persuasion efficaces. La séduction en fait partie.

Russes d’origine juive ayant fui l’Allemagne nazie, ils entraînent Joan à leur suite — le tournant : un visionnement du Cuirassé Potemkine —, mais celle-ci est surtout subjuguée par le charme et la fougue de Leo, qui ne tient jamais en place. Devenue quelques années plus tard l’assistante d’un éminent chercheur (Stephen Campbell Moore) et placée au coeur des expérimentations anglaises sur la bombe atomique, elle subit alors les pressions de Sonya et de Leo pour transmettre aux autorités russes le fruit des efforts de son équipe. Joan sera difficile à convaincre, mais ses motivations seront autant dictées par ses élans amoureux que par une vision géopolitique qui fera école : si toutes les grandes puissances possèdent la bombe, personne n’osera l’utiliser, permettant à la paix de triompher.

Déformation télévisuelle

Trevor Nunn, grand metteur en scène de théâtre, a pris une longue pause du cinéma (Twelfth Night), et on ne peut s’empêcher d’en voir les effets dans Red Joan. Non pas qu’il ait perdu la main auprès des acteurs, mais il se cantonne dans un classicisme qui convient davantage au petit écran — là où il a beaucoup travaillé ces dernières années. Et disons-le : rien de ce qu’il raconte ne dégage un semblant de suspense haletant ou de sensualité débordante. Le puritanisme anglais des années 1940 ne devrait pas servir de caution pour refuser d’insuffler aux personnages une démesure autre que politique ou révolutionnaire.

Que les amateurs de Judi Dench se le tiennent pour dit : dans les nombreux va-et-vient entre deux époques, la vénérable actrice cède souvent sa place à son incarnation plus jeune, bien que Dench sache imposer sa présence incandescente. Mais au-delà de son visage impassible ou désespéré (et de sa tasse Che Guevara, joli clin d’oeil), Trevor Nunn aurait pu lui demander bien davantage. Red Joan y aurait gagné beaucoup.

Red Joan

★★ 1/2

Drame biographique de Trevor Nunn. Avec Judi Dench, Sophie Cookson, Stephen Campbell Moore, Tom Hughes. Grande-Bretagne, 2018, 101 minutes.