«Tolkien»: portrait de l’artiste en jeune homme

«Tolkien» propose du drame, de l’aventure et de la romance. Hélas, les personnages ont beau manifester toute la ferveur du monde, le résultat est bien tiède.
Photo: 20th Century Fox «Tolkien» propose du drame, de l’aventure et de la romance. Hélas, les personnages ont beau manifester toute la ferveur du monde, le résultat est bien tiède.

Depuis des décennies, le patronyme Tolkien est associé à une seule personne : l’auteur, immense, du Silmarillion, du Hobbit, et surtout du Seigneur des anneaux. Mais derrière les célèbres initiales J.R.R. fut un homme : Ronald, comme l’appelait son entourage, et, avant cela, feu sa mère, qui la première lui insuffla le goût du féerique. Goût qui s’épanouit au cours de ses études à Oxford. Intitulé simplement Tolkien, le film du Finlandais Dome Karukoski s’attarde aux années formatrices de « Ronald » ainsi qu’à l’éclosion d’un grand amour qui devait durer toujours.

En soi, l’idée de consacrer un long métrage à J.R.R. Tolkien était excellente, sa vie, dès sa naissance en l’occurrence, ayant été passablement mouvementée. Une trilogie aurait pu lui être dévolue, tiens.

Quoi qu’il en soit, Tolkien (V.F.) circonscrit sa focalisation à trois périodes charnières du parcours de Ronald (Nicholas Hoult, convaincant) : la fin de l’enfance orpheline, l’adolescence marquée par des amitiés déterminantes et enfin, la Première Guerre mondiale où il a été dépêché bien jeune.

C’est cette épreuve qui sert d’ancrage narratif, le reste du film progressant chronologiquement au sein de retours en arrière déclenchés par différents éléments ou événements rattachés aux horreurs des tranchées. Affaibli au point de l’agonie, Ronald y cherche désespérément son ami Geoffrey Smith, dont il est sans nouvelle.

Avec ce dernier et deux autres compagnons, Robert Gilson et Christopher Wiseman, ils forment depuis le début de leurs études une communauté (comme dans « Communauté de l’Anneau », le film regorgeant de références à la future oeuvre littéraire) axée sur leur appétit commun pour la culture. Créant déjà des histoires fabuleuses qu’il illustre lui-même, Ronald partage sa passion pour les mots avec Geoffrey, qui rêve d’être poète.

Cela étant, c’est d’abord et avant tout la belle Edith Bratt, qui loge chez la même dame que lui, qui fait briller de mille feux le regard de Ronald.

De l’écrit à l’écran

Bref, Tolkien propose du drame, de l’aventure et de la romance. Hélas, les personnages ont beau manifester toute la ferveur du monde, le résultat est bien tiède en dépit de segments à Oxford réussis.

La faute incombe au scénario, dont la structure en flash-back freine l’intrigue plutôt qu’elle lui donne du souffle. Qui plus est, le film déploie beaucoup d’efforts pour lier le champ de bataille et le Mordor, terre maudite du Seigneur des anneaux. Dans la fumée des gaz de combat se profile un dragon, voire l’oeil de Sauron… C’est très littéral.

Si ces flashs ont pu sembler prometteurs à l’écrit, leur inclusion à l’image se révèle forcée. Le budget relativement modeste, considérant les ambitions de la production, n’aide pas : ces passages auraient commandé une approche de fresque que ne peut s’offrir le film.

Et il y a le personnage d’Edith Bratt (Lily Collins, très bien), qui elle aussi connut un destin peu banal, mais dont la présence ici est surtout décorative. Elle tint pourtant un rôle prépondérant dans le développement de l’univers de Tolkien, lui inspirant des personnages, voire des récits (Le Silmarillion). On survole sans fouiller.

Reste ce traitement joliment suranné d’un amour impossible qui triomphe (ceci, en conformité avec les faits).

Fausse piste

Or, il est un autre amour qui pointe en filigrane, et auquel le film fait allusion lors d’un passage clé. Il s’agit de cette scène où, certain d’avoir perdu Edith, Ronald conte son désarroi à Geoffrey. Et Geoffrey de vanter la beauté d’un amour non réciproque… Échange de regards, non-dit. Le sous-entendu gai de la part de Geoffrey est limpide (quoique surprenant, car n’ayant joui d’aucun développement en amont).

Une fois lancé, cet aveu implicite aurait dû informer la quête subséquente de Ronald pour retrouver son confident. Seulement voilà, on l’évoquait, le film n’assume pas sa proposition audacieuse. Une frilosité étonnante, sachant que Dome Karukoski a réalisé auparavant Tom of Finland, sur le maître ès fétichisme gai, et que le coscénariste Stephen Beresford a écrit le fabuleux Pride, sur le combat d’activistes gais et lesbiennes sous Thatcher.

Proposition audacieuse, au demeurant, car hormis un florilège de théories quant à des composantes homoérotiques dans Le seigneur des anneaux (dont plusieurs tiennent la route), cette lecture de l’amitié entre Ronald et Geoffrey repose sur un vocabulaire parfois romantique — ou jugé tel avec des lunettes contemporaines — dans leur correspondance. Mais justement, le film ayant licence d’interpréter à sa guise, pourquoi faire mine d’explorer cette avenue si c’est pour aussitôt rebrousser chemin ?

Est-ce là la raison qui a poussé la famille de J.R.R. Tolkien à désavouer le film en dépit d’un portrait plus que flatteur ? On ne le saura sans doute jamais. À terme toutefois, et c’est paradoxal compte tenu de ses vaines tentatives pour inclure du merveilleux, ce qui manque au film, ce n’est pas un cautionnement, mais une magie.

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Tolkien (V.O. et V.F.)

★★ 1/2

Drame biographique de Dome Karukoski. Avec Nicholas Hoult, Lily Collins, Anthony Boyle, Colm Meaney, Derek Jacobi. États-Unis, 111 minutes.