«Sofia»: son bébé

Une future maman sans père à ses côtés n’a pas droit aux égards du milieu hospitalier, un état qui pourrait même la conduire en prison.
Photo: Memento distribution Une future maman sans père à ses côtés n’a pas droit aux égards du milieu hospitalier, un état qui pourrait même la conduire en prison.

Certains aimeraient sûrement voir en Sofia un film historique plongeant dans le passé lointain du Maroc, devoir de mémoire sur une époque que plus personne ne regrette. La puissance de ce premier long métrage signé Meryem Benm’Barek, elle-même d’origine marocaine, mais depuis longtemps établie en Europe, repose d’abord sur son caractère éminemment actuel : l’article 490 du Code pénal de ce pays stipule que les relations sexuelles hors mariage peuvent conduire à des peines d’emprisonnement. On ne badine pas avec l’amour…

D’un point de vue occidental, la chose semble incongrue, et c’est pour cela que la cinéaste présente d’emblée cette information, teintant durablement tout ce que le spectateur verra par la suite. Et il faudrait être aveugle, un peu comme les parents de l’héroïne, pour ne pas voir que la jeune Sofia (Maha Alemi) affiche la tronche de la femme enceinte, pas seulement épuisée par les tâches domestiques. Sa cousine Lena (Sarah Perles), étudiante en médecine, a vite deviné son malaise lors d’un dîner de famille, et réussit à l’extirper de cette maison, où elle semble réduite au rôle de servante, pour lui permettre d’accoucher dans un semblant de dignité.

Or, une future maman sans père à ses côtés n’a pas droit aux égards du milieu hospitalier, un état qui pourrait même la conduire en prison, d’où la nécessité de retrouver le géniteur et de monter de toutes pièces une histoire crédible pour faire taire les ragots. Surtout quand la famille de Sofia et celle de Lena échafaudent une affaire de gros sous reposant en partie sur la respectabilité. Mais toutes ces machinations, en partie réussies, risquent fort de s’effondrer, surtout lorsque des vérités embarrassantes sont finalement dévoilées.

Meryem Benm’Barek nous installe rapidement au coeur de l’urgence, et pas seulement médicale. Au cours des pérégrinations nocturnes des deux cousines à Casablanca se dévoile un monde impitoyable, surtout pour les femmes, là où tout se monnaye ou se négocie à mots couverts. Cette culture souterraine n’est pas à leur avantage, vision d’une société profondément inégalitaire comme en témoigne le choc entre la famille de Sofia, plutôt aisée, et celle du père qui ignorait tout de son statut, issu des quartiers populaires.

Cette course contre la montre et pour la respectabilité cède peu à peu sa place à une description fine et pertinente des multiples enjeux qui traversent la société marocaine, où les femmes ne sont pas les seules à avoir beaucoup à perdre. Dans ce monde de traditions et de principes rigides, les hommes aussi peuvent être broyés, et c’est tout à l’honneur de Meryem Benm’Barek de dépeindre le carcan dans lequel ils sont enfermés, comme en témoigne sa brillante conclusion.

Car la cinéaste ne réduit jamais les femmes à de simples victimes impuissantes (tâche en partie dévolue à Lubna Azabal en arriviste assumée, la mère éplorée d’Incendies, de Denis Villeneuve), et ne fait pas non plus de la richesse matérielle à l’occidentale l’unique passeport pour l’émancipation. Cette cohabitation forcée entre deux clans que tout oppose constitue un puissant révélateur des clivages plus profonds qui minent la société marocaine. Meryem Benm’Barek a fait de Sofia une héroïne complexe, contradictoire, découvrant avec un mélange d’effroi et d’espoir que la compromission apparaît aussi comme une planche de salut. Ce n’est pas qu’une réalité propre au Maroc.

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Sofia

★★★ 1/2

Drame de Meryem Benm’Barek. Avec Maha Alemi, Lubna Azabal, Sarah Perles, Faouzi Bensaïdi. France–Belgique–Qatar, 2018, 86 minutes.