Mohamed Hamidi raconte la banlieue française sur un air de comédie

Le rôle principal est tenu par Gilles Lellouche (à droite), un homme ambitieux qui apprend à s’humaniser.
Photo: Mars Films Le rôle principal est tenu par Gilles Lellouche (à droite), un homme ambitieux qui apprend à s’humaniser.

Le titre du dernier film de Mohamed Hamidi, Jusqu’ici tout va bien, évoque pour bien des cinéphiles une phrase célèbre tirée de La haine, de Mathieu Kassovitz, sur l’univers des banlieues. Tombant d’un édifice et avant de toucher le sol, un homme se la répétait avec un bel optimisme. Mais le cinéaste balaie un peu la référence que tous lui lancent à la figure : « Ici, ça veut plutôt dire : “Tant que ça va, je roule”. »

Jusqu’ici tout va bien, en salles chez nous dès vendredi, aborde le milieu pas toujours net des entreprises françaises. Une chic boîte de publicité parisienne se fait immatriculer faussement à La Courneuve, zone franche qui offre aux compagnies aides et exonérations fiscales. Mais une fois le pot aux roses découvert par le fisc, le patron (Gilles Lellouche) se voit placé devant une alternative : soit il rembourse sa lourde dette, soit il déménage vraiment ses pénates à La Courneuve, banlieue multiethnique dont il ne connaît pas les codes. Et voilà les nouveaux venus pilotés par un jeune de la place (Malik Bentalha), qui fera découvrir aux Parisiens une faune attachante.

Le film a été réellement tourné à La Courneuve, également à Aubervilliers et à la Cité des 4000, trois endroits où le cinéaste recruta des acteurs secondaires et des figurants.

Après son long métrage Néquelque part en 2013, sur un jeune Français d’origine algérienne renouant avec ses racines, Mohamed Hamidi allait connaître le succès trois ans plus tard grâce à La vache. Cette histoire d’un Algérien jamais sorti du bled, qui traversait la France à pied aux côtés de son bovin afin de la présenter au Salon de l’agriculture de Paris, avait frappé fort en France.

Photo: Mars Film Mohamed Hamidi

Cette fois, il voulait plonger plus avant dans le registre de la purecomédie. « Plusieurs films ont abordé les banlieues sur le ton dramatique, rappelait-il en entrevue à Paris : La haine, Divines... J’avais envie d’un film drôle, mais toujours ancré dans une réalité sociale. »

Directeur artistique du Marrakech du rire, Mohamed Hamidi écrit également des sketchs pour des humoristes de la scène, de Jamel Debbouze à Malik Bentalha. C’est ce côté gags rapides et nombreux qu’il cherchait à transposer à l’écran.

Contre la discrimination

L’univers de la banlieue, Mohamed Hamidi le connaît par coeur. « Je suis né à Bondy, dit-il. J’y ai enseigné 14 ans l’économie, j’y ai été travailleur social. » Il y a dirigé aussi le Bondy Blog durant les émeutes des banlieues en 2005, offrant une tribune électronique aux jeunes révoltés.

Un jour, en visite chez un ami dans la zone franche de cette commune multiethnique au nord-est de Paris, il avait découvert que la plupart des entreprises ayant des boîtes postales dans un immeuble n’avaient pas pignon sur rue là-bas, mais profitaient du paradis fiscal. Ainsi est né ce scénario.

« Le but de ces zones franches est de créer une activité économique dans une région, mais ça ne marche pas, dit-il. Elles lancent un message : “On s’installe chez vous en banlieue. On va vous aider.” Le fond de cette démarche demeure colonialiste. Je suis contre la discrimination positive, contre la discrimination tout court. »

Le but de ces zones franches est de créer une activité économique dans une région, mais ça ne marche pas. Elles lancent un message : “On s’installe chez vous en banlieue. On va vous aider.” Le fond de cette démarche demeure colonialiste. Je suis contre la discrimination positive, contre la discrimination tout court.

Le film met en scène des Parisiens pétris de préjugés, qui finissent par s’entendre avec leurs nouveaux voisins : « On a grandi dans le même pays et on se connaît mal, constate-t-il. Par le biais de la comédie, je peux aborder ces situations sans moraliser. La France a eu des colonies et eut besoin de travailleurs immigrés après la guerre. Ceux-ci ont fait des enfants qui ont rencontré des difficultés, puis vécu des révoltes et des crispations. J’ai très peur des mouvements populistes qui montent. On est tous l’immigré de quelqu’un. »

Le rôle principal de Gilles Lellouche, un homme ambitieux qui apprend à s’humaniser, n’irait pas de soi aujourd’hui. « Après avoir joué pour moi, il est monté en flèche avec des rôles hyperdécalés dans Le sens de la fête et Le grand bain. Cet acteur n’aurait sans doute pas été si facilement du côté de Jusqu’ici tout va bien dans la foulée de ces succès-là, mais c’est parfait. Le film lui a permis d’explorer des voies différentes. » Quant à Malik Bentalha, qui défend un personnage un peu gauche avec ce côté débrouillard très français, Mohamed Hamidi apprécie son sens du punch, à la scène comme à l’écran.

Les footeuses, son prochain long métrage, déjà mis en boîte, porte sur le soccer féminin. Les hommes se sont bagarrés et les femmes prennent leur place sur le terrain. « Je viens d’une famille ouvrière de neuf enfants et je connais les filles, ayant été élevé par mes soeurs », confie-t-il. Le cinéaste refuse de se cantonner dans un genre ou un métier, adore toujours la politique et l’éducation, tenaillé quand même par l’envie de retravailler au cinéma avec Jamel Debbouze (à l’affiche de Néquelque part).

« Il reste tant de sujets à explorer. Si un projet n’est pas impossible, reste à l’accomplir », conclut cet homme qu’on ne prendra jamais à baisser les bras.

Cet entretien a été effectué à Paris, dans le cadre des Rendez-vous d’Unifrance.