«Sur les toits Havane»: radeaux célestes

Retranchés en surplomb de la société cubaine, les participants du documentaire posent sur celle-ci un regard plein d’acuité.
Photo: K-Films Amérique Retranchés en surplomb de la société cubaine, les participants du documentaire posent sur celle-ci un regard plein d’acuité.

« Ici, sur le toit, on pénètre dans un autre univers et tout le reste disparaît. » Ces paroles émanent de Reynol, un sexagénaire qui, voilà quarante ans, s’est aménagé un chez-soi sur la toiture d’un édifice de La Havane, faute de trouver à se loger autre part. Il n’était pas le premier et ne fut pas le dernier. La crise du logement : chose du présent comme du passé. De poursuivre Reynol : « Quand je compare la terre et le ciel, je suis à la frontière. » Curieux d’explorer cet entre-deux, le documentariste et photographe Pedro Ruiz est allé à la rencontre d’une microsociété dont on ne soupçonne pas l’existence depuis la rue.

En est résulté un film unique et fort : Sur les toits Havane. Mosaïque humaine hétéroclite composée de portraits finement observés, Sur les toits Havane réunit une dizaine de personnes environ, hommes et femmes d’âges variés, ayant accepté de se confier à Pedro Ruiz (La dérive douce d’un enfant de Petit-Goâve), ce dernier toujours hors champ, consentant en outre à ce qu’il les filme dans leur quotidien.

Ces gestes et routines, glanés, informent et émeuvent autant que les paroles. Parfois, la combinaison des deux produits un instant de pur délice. On pense notamment à ce moment où Juan, quinquagénaire rebondi et loquace, explique tout en nourrissant un essaim de pigeons que de sa modeste demeure haut perchée, il a vu défiler « Castro, le pape et Obama ». Le ton est badin, et manifestement, Juan s’intéresse davantage aux volatiles qu’aux puissants de ce monde.

Afin de fédérer l’ensemble au sein d’un continuum fluide, le cinéaste a assemblé son documentaire de manière à ce que celui-ci paraisse se dérouler au gré d’une seule journée, de l’aurore au crépuscule. Le procédé est simple et parfaitement maîtrisé. Qui plus est, Pedro Ruiz sait maximiser le potentiel de chaque variation dans la lumière naturelle. Poésie visuelle, il y a.

Photographe professionnel, Ruiz a le don de composer plan superbe après plan superbe sans que jamais sa réalisation ne cède au maniérisme ou que ce sens de l’image n’empiète sur les êtres humains qu’il filme et écoute. Au contraire, sa caméra attentive, à l’affût, les met en valeur.

Maints points de vue

Retranchés en surplomb de la société cubaine, les participants posent sur celle-ci un regard plein d’acuité, entre mélancolie, contentement et critique. Chacun a son parcours, son histoire.

Tel José, la fin quarantaine peut-être, et qui habite un monte-charge condamné coincé au sommet d’un immeuble. « J’habitais avec mon frère, mais je suis parti pour avoir plus d’indépendance. On n’a pas le même mode de vie. Il est hétérosexuel et je suis homosexuel. Ici, je suis seul. Ici, mon compagnon, c’est la solitude. »

Ou Lala, la quarantaine également, qui compare les résidents des toits comme elle à des « radeaux ». « On est condamnés à attendre les bateaux de touristes. Ici, les femmes se prostituent beaucoup. Il n’y a pas de travail […] Je peux les voir d’ici, en haut, les bateaux. C’est magnifique de les voir aller et venir. Ils sont si jolis avec leurs phares et tout. Le problème, c’est qu’il y a des femmes et il y a des bateaux. »

Et Maria, 95 ans, bientôt 96, précise-t-elle, alerte et affable, qui se souvient de « Fidel », de « Raúl » et de « Che, pauvre Che »… Et Jean, expatrié québécois que plusieurs reconnaîtront, qui rappelle que d’où il se trouve, lorsqu’il lève les yeux au ciel, il a le ciel et la lumière, « et la lumière, c’est ce qu’il y a de plus important dans la vie ». Et Arturo, et Tita, et Alejandro…

Et Reynol, encore, qui conclut : « Sur notre toit, on trouve la paix. » Pedro Ruiz, lui, a trouvé un bien beau sujet.

Sur les toits Havane

★★★★

Documentaire de Pedro Ruiz. Québec, 2019, 80 minutes.