Balade sur les toits havanais

Le documentariste et photographe Pedro Ruiz met en scène plusieurs personnages qui vivent dans ce qu’était autrefois l’hôtel Bristol, un établissement chic du Cuba d’avant la révolution.
Photo: Marie-France Coallier Le Devoir Le documentariste et photographe Pedro Ruiz met en scène plusieurs personnages qui vivent dans ce qu’était autrefois l’hôtel Bristol, un établissement chic du Cuba d’avant la révolution.

C’est l’élan esthétique qui a d’abord mené le documentariste et photographe Pedro Ruiz à tourner son dernier film, Sur les toits de La Havane. La lumière de La Havane, au petit matin, le transforme, dit-il. Sur ces toits, il a rencontré une population attachante et colorée. Marginaux vivant au petit bonheur, de réparation d’appareils électroniques, d’élevage de pigeons voyageurs, anciens policiers ou anciens espions, ils lui ont raconté leur Havane, leur Cuba.

C’est au cours d’un film qu’il tournait sur le musicien Philémon Cimon, à La Havane justement, que Pedro Ruiz a découvert la beauté des toits de la cité et de ces terrasses suspendues au-dessus de la vie urbaine. Encore aujourd’hui, il en parle comme d’une « canopée », cet espace supérieur d’une forêt.

Plusieurs des personnages que l’on rencontre dans son film vivent dans ce qu’était autrefois l’hôtel Bristol, établissement chic de l’ancien Cuba, celui d’avant la révolution. Complètement désaffecté depuis, il abrite désormais des résidents dans ses couloirs, sur ses toits, jusque dans ses cages d’escalier. « Il y avait même une dame qui vivait dans une piscine, raconte Pedro Ruiz. J’étais dans une poétique de l’espace des gens, qui prennent tous les interstices d’une ville pour vivre. Concrètement, il y a un problème de logement à La Havane. Il y a tous ces gens qui viennent de la campagne pour vivre en ville. C’est universel, mais à La Havane, c’est plus marqué. Et puis, après la révolution, il y a eu tous ces bâtiments désaffectés. C’était des hôtels de luxe à l’époque. »

Photo: K-Films Amérique Une image du film «Sur les toits de La Havane»

Guidé par sa fascination pour les toits havanais, Pedro Ruiz a cogné aux portes des logements de fortune. « Parfois, ça marchait. Des gens nous ont dit par exemple : “Il y a un musicien là-bas” ». Et peu à peu se sont ouverts des coins de ville, des îles dans l’île, devant la caméra.

Le cinéaste a dû renoncer à certaines de ses idées préconçues, comme celle de filmer une chanteuse cubaine sur une terrasse témoin de sa gloire passée. Cette dernière était à Miami au moment de son séjour. Mais le hasard l’a guidé vers d’autres personnages.

Il y a par exemple cette femme presque centenaire qui a lutté aux côtés du Che au moment de la révolution, avant de devenir la première femme policière du pays. « À l’époque, ils m’ont dit : “Prends-toi un logement” », raconte-t-elle à la caméra. Depuis, des enfants, des petits-enfants et des arrière-petits-enfants ont grandi à ses côtés, ce qui fait qu’elle dort désormais dans le salon.

J’étais dans une poétique de l’espace des gens, qui prennent tous les interstices d’une ville pour vivre. Concrètement, il y a un problème de logement à La Havane. Il y a tous ces gens qui viennent de la campagne pour vivre en ville. C’est universel, mais à La Havane, c’est plus marqué.

Certains ont fait des confidences étonnantes au cinéaste dans ce pays que l’on dit sous le contrôle constant de l’information. Un homme qui a été policier raconte que son métier ne lui permettait même pas de s’acheter d’autres vêtements que son uniforme. Il a ensuite laissé cette profession qui lui faisait une mauvaise réputation, et a décidé de devenir menuisier. On s’émeut aussi d’entendre cette femme raconter qu’elle rêve d’avoir davantage de tasses, des ustensiles pour la cuisine et de bonnes casseroles, et qu’elle n’est pas sûre de réaliser son rêve un jour. Ou encore de cet éleveur dont les pigeons voyageurs font régulièrement des courses jusqu’à Miami.

Il reste que les personnages rencontrés dans Sur les toits de La Havane ne semblent pas malheureux. Leur bonheur réside ailleurs que dans les choses matérielles. Le temps, entre autres, y apparaît comme une richesse absolue. L’ancien animateur et critique de littérature québécois Jean Fugère raconte son attachement à Cuba, où une agression lui a finalement permis d’être sauvé d’un cancer. Il a d’ailleurs largement contribué à la recherche qui a soutenu le film, explique Pedro Ruiz.

Il y a donc une dimension presque spirituelle à ce film qui témoigne d’un monde simple et suspendu. Qui donne envie de le voir encore.

Sur les toits de La Havane prend l’affiche le 3 mai.

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