La chevauchée intime de Joachim Lafosse

Le réalisateur belge Joachim Lafosse
Photo: Bertrand Guay Agence France-Presse Le réalisateur belge Joachim Lafosse

On n’attendait pas Joachim Lafosse dans une folle équipée à travers le Kirghizistan, lui si souvent concentré entre les murs du foyer en explosion.

Le noyau familial a toujours inspiré ce cinéaste belge très actif en France. Il a semé des huis clos fascinant comme Nue propriété, en 2006, sur des querelles d’héritage (avec Isabelle Huppert et Jérémie Renier), À perdre la raison en 2012, drame d’une mère assassine à la Médée (à l’affiche : Émilie Dequesne, Niels Arestrup et Tahar Rahim) et L’économie du couple quatre ans plus tard, avec empoignades sur l’argent du ménage entre Bérénice Bejo et Cédric Kahn.

Le voici ailleurs, mais pas tant que ça en fait, avec Continuer, adapté du roman de Laurent Mauvignier en chevauchée à travers les steppes.

On y suit une mère divorcée, Sybille, (Virginie Efira) ayant vécu une vie libre loin de son enfant. Découvrant plus tard le gouffre communicationnel creusé entre eux, elle invite l’adolescent violent, toutes griffes dehors, Samuel (Kacey Mottet Klein), à une expédition à cheval dans le Kirghizistan, dans des paysages à couper le souffle. Ce fond de scène romanesque et changeant mène à de difficiles retrouvailles, dans de grands espaces ouverts à toutes les projections mentales, sur l’air de hautbois d’un tango de Piazzolla.

« Enfin, je vais pouvoir faire un film dehors en lumière naturelle ! », s’était exclamé le cinéaste, enthousiaste à la perspective de voler, en portant cette aventure à l’écran, hors du cadre étroit. « Mon directeur photo [Jean-François Hensgens] et moi adorons la traversée du désert de Gus Van Sant dans Gerry avec la petite caméra et l’équipe réduite. » Par ailleurs, le roman de Mauvignier explorait ce lien mère-fils à mettre en scène. « Pour les garçons, même devenus hommes, ça reste compliqué de départager chez leur mère la maman et la putain, d’accepter qu’elle soit aussi une femme. On reste dans le lien pré-oedipien. » Retour à sa tasse de thé…

Il avait fait ses débuts dans le documentaire. « J’ai vite compris que j’aimais déjà filmer l’histoire des familles, rappelle Joachim Lafosse, avant de découvrir la grandeur de la fiction… » Le thème le ramène à son passé : « Ma mère avait 19 ans à la naissance de mon frère jumeau et de moi… N’empêche ! les appartements, les murs contraignent un cinéaste. »

Les joies du horse movie

Virginie Efira est une actrice très demandée en France, dernièrement à l’affiche du Grand bain et d’Un amour impossible. « Elle est brillante, déclare le cinéaste et va atteindre bientôt sa haute vitesse de croisière. » Quant au jeune Kacey Mottet Klein, lancé en 2008 dans Home d’Ursula Meier, éblouissant dans Quand on a 17 ans d’André Téchiné en 2016, il est devenu une vedette populaire l’an dernier pour son rôle du fils débrouillard d’un escroc dans Comme des rois, de Xabi Molia. « C’est un jeune acteur déjà chevronné, avec une vingtaine de films à sa feuille de route. Et puis, il a une tête. »

Joachim Lafosse a retranché plusieurs éléments du livre (le personnage du père comme le passé du fils et de la mère s’effacent au profit d’un mystère). « J’ai voulu éviter un cinéma psychologisant. »

Continuer lui a fait découvrir le Kirghizistan, dans ses beautés âpres et ses habitants peu loquaces aux yourtes plus ou moins accueillantes selon le profil de leurs propriétaires dans le film ; rencontres déterminantes pour le duo mère-fils.

 
Photo: Kris Dewitte Kacey Mottet Klein incarne Samuel, un adolescent violent invité par sa mère à entreprendre un périple à cheval dans le Kirghizistan.

« Le road movie est aussi une part importante de l’histoire du cinéma, rappelle Joachim Lafosse, le horse movie particulièrement. Or, beaucoup de westerns sont très découpés. Je voulais coller au genre de vrais plans séquence captant les chevauchées. Le vrai défi du film, c’était le rapport aux chevaux. Virginie Efira ne montait pas au départ et suivit des cours durant deux mois. Les comédiens devaient allier la justesse de l’interprétation à la nature de leurs montures. »

Virginie Efira, également productrice déléguée du film ayant acheté les droits du livre, jouait son va-tout, d’autant plus que les deux chevaux principaux étaient sauvages, mais le film a fait d’elle une cavalière encore en selle aujourd’hui. « J’avais des dresseurs, mais c’était difficile, explique le cinéaste. Et puis tourner l’hiver avec faible durée d’ensoleillement implique des journées de travail courtes terminées dès 16 h. »

Tout leur est tombé dessus : tempête de sable, orage, éboulements. « Il fallait faire nager les chevaux par endroits avec des règles de protection des animaux. » Pas facile, mais excitant.

Joachim Lafosse n’en a pas fini avec l’exploration des liens familiaux, qui façonnent les personnalités. « Dans mon prochain scénario, je souhaite raconter l’année où mon père a été hospitalisé pour maniaco-dépression, déclare le cinéaste. La famille, c’est le lieu d’apprentissage de la démocratie et de la dictature. »

Cet entretien a été effectué à Paris dans le cadre des rendez-vous d’Unifrance.