«Lepage au Soleil»: «Kanata» sans la polémique

En 2018, Hélène Choquette, avec une équipe légère de trois autres personnes, s’est glissée dans les studios de répétition d’Ex Machina et du Théâtre du Soleil d’Ariane Mnouchkine.
Photo: Filmoption International En 2018, Hélène Choquette, avec une équipe légère de trois autres personnes, s’est glissée dans les studios de répétition d’Ex Machina et du Théâtre du Soleil d’Ariane Mnouchkine.

« La polémique n’est pas le sujet du film », explique la documentariste Hélène Choquette, parlant de son tout nouveau Lepage au Soleil : à l’origine de Kanata. « Le plus intéressant, selon moi, c’est que le synopsis soit resté exactement le même qu’en 2016 », bien avant que n’explose, dans la foulée du débat autour du SLĀV de Robert Lepage, une houleuse discussion publique sur l’appropriation culturelle, sur l’invisibilisation des voix autochtones, sur leur absence dans le projet, sur la liberté et les responsabilités artistiques.

« Je n’avais pas envie de faire un film d’antagonismes, mais de montrer que dans un processus de création, il y a une démarche ; qu’il y a une ouverture à l’autre dans cette création de Kanata qui était magnifique. »

Photo: Marie-France Coallier Le Devoir Hélène Choquette

En 2018, Mme Choquette, avec une équipe légère de trois autres personnes, s’est glissée dans les studios de répétition d’Ex Machina et du Théâtre du Soleil d’Ariane Mnouchkine. La grande dame du théâtre français cédait pour la première fois les rênes d’une création, invitant Robert Lepage à composer sur les 36 comédiens de 11 nationalités différentes qui forment la troupe. La caméra les suit, en studio, en travail de groupe ou individuel, lors de leurs rencontres de recherche avec les Autochtones Ceejai, survivante de Pickton, Corleigh Powderface, guérisseuse et metteure en scène, Stephen, survivant des pensionnats autochtones et acteur, dans leur balade pour s’imprégner du Downtown Eastside de Vancouver. Elle humanise les acteurs de la création en de longs gros plans, les présentant par leurs prénoms seuls. Le point de vue embrasse complètement et seulement celui des créateurs.

Kanata assassiné

L’impression est celle d’un making-of. Celle qui a auparavant signé Grande fille pour l’Office national du film du Canada (2014) et Comme un caillou dans la botte (2018), entre autres, en est insultée. « Un making-of, c’est promotionnel. Or, je voulais documenter un processus de création complémentaire à l’oeuvre. »

L’idée originale était de terminer le tournage au soir de la première. C’est plutôt en février 2018 que cessent les dernières images. « Le Kanata que je documentais est mort avec la polémique, parce [que Lepage et Mnouchkine] ont perdu leur coproducteur américain, ils ont perdu des shows, des moyens, ils ont été obligés de faire des choix, il y avait des blessures, des larmes, des frustrations, de la colère et on changeait totalement de disposition d’esprit. »

C’était [...] une pièce sur la perte d’identité. Moi je dis qu’ils avaient le droit de le faire. J’ai pas le choix de prendre position. J’ai filmé une aventure incroyable, audacieuse, j’ai vu comment finalement ça meurt. Je veux qu’on puisse regarder avec le recul.  

Si Kanata vient de terminer ses supplémentaires à Paris, ce spectacle n’est pas le même que celui que Mme Choquette a vu apparaître en création, précise-t-elle en entrevue, sans le faire nulle part dans son film. « Kanata a été assassiné, sur des présomptions. Personne n’avait vu le spectacle. Plusieurs comédiens n’avaient plus de rôles, alors qu’ils les avaient appris, appris des langues, développé des personnages, fait de la recherche. Et là, Ariane était là et je n’aurais jamais pu tourner tout ce que j’ai pu tourner quand j’étais avec Robert. C’était un changement de paradigme total. »

Elle poursuit : « Pour moi, c’est le devoir de mon film : montrer ce qui est arrivé avant la polémique, comme ça personne n’accusera Robert Lepage, ou le Théâtre du Soleil, ou Ariane Mnouchkine d’être dans la justification. Je trouve dommage que mon film relance la polémique. Je voudrais plutôt qu’il nous fasse prendre conscience du fait que j’ai eu l’impression qu’en deux semaines, Robert Lepage était devenu un raciste. Ça n’a aucun sens. »

Elle dit faire fi du contexte social et surtout médiatique qui a ébranlé la pièce, l’introduction et la conclusion du film non seulement les rappellent, mais le choix éditorial est net. Là où tous les artisans de la pièce ont des visages humains, plus qu’humains, des extraits de presse — seulement les plus négatifs, occultant complètement les nombreux défendeurs de Lepage dans cette affaire — sans noms d’auteurs défilent à l’écran.

Prendre position

L’affiche du film joue complètement sur l’idée de la polémique. « Une affiche, c’est un outil de vente », répond la réalisatrice. « Quand je l’ai vu, ce piège ouvert avec cette petite plume, pour moi, c’est ça, le sentiment qu’on a ressenti. Ils sont tombés dans un piège, je le déplore, et le film témoigne de ce que c’était. Le piège est un outil de vente, oui il y a eu un scandale, et la pièce n’a pas existé. » Mais le documentaire ne porte pas sur le scandale ? « Pas du tout. »

Pour l’oeil averti, de petites phrases lâchées de plein coeur par les artisans sonnent comme des signaux d’alarme sur la polémique à venir, signaux qu’on s’empresse d’oublier. Si les acteurs sont réellement touchés, ébranlés par la réalité autochtone qu’ils découvrent, le réflexe — réflexe naturel de travail d’acteur ? — les fait toujours ramener cette histoire à eux. Tous oublient que l’histoire collective des Autochtones est encore à écrire, à force d’avoir été effacée.

« C’est pas vrai que cette histoire n’a pas été dite collectivement, estime Hélène Choquette. Il y a eu la commission Opale dans les années 2000 pour les femmes autochtones ; il y a présentement la Commission d’enquête sur les femmes et les filles disparues ; les victimes et les familles prennent la parole, ils ont pris la parole, ils ont été filmés, il y a des gens qui les ont entendus et parmi ces gens, des créateurs, et ça les a inspirés, et c’est ça la création. »

Il faut arrêter de croire que c’était une pièce simplement sur les Autochtones, poursuit-elle. « C’était autre chose, une pièce sur la perte d’identité. Moi je dis qu’ils avaient le droit de le faire. J’ai pas le choix de prendre position. J’ai filmé une aventure incroyable, audacieuse, j’ai vu comment finalement ça meurt. Je veux qu’on puisse regarder avec le recul et se demander “Est-ce que c’était raciste ?”, “Est-ce que c’était un point de vue de colonisateur ?” Je laisse les cinéphiles en juger », conclut Hélène Choquette.

Lepage au Soleil : à l’origine de Kanata prend l’affiche le 26 avril.

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