«Exarcheia, le chant des oiseaux»: chorale nocturne

Tous ces gens dont Nadine Gomez s’est attardée à écouter la parole, le chant, sont aussi les oiseaux du quartier.
Photo: Les films du 3 mars Tous ces gens dont Nadine Gomez s’est attardée à écouter la parole, le chant, sont aussi les oiseaux du quartier.

La situation en Grèce n’est pas réjouissante. Depuis 2008, en effet, la crise de la dette publique a sur le pays l’effet d’une épée de Damoclès, engendrant angoisse, mais exacerbant aussi un désir de changement. À cet égard, il est à Athènes un quartier en perpétuelle ébullition : Exarcheia. La documentariste québécoise Nadine Gomez s’y est rendue. D’emblée, le titre de son film, Exarcheia, le chant des oiseaux, suscite la curiosité. Or, on en comprend le sens dès les premières minutes, lorsqu’une participante, assise sur un rocher en surplomb de la ville, s’émerveille de ce qu’autant d’oiseaux viennent loger dans tout ce béton, regrettant au passage qu’on ne les écoute pas assez.

Cette femme, une conteuse, déduit-on, ouvre le documentaire avec l’histoire très évocatrice d’une procession funèbre où parents et aïeuls pleurent la mort d’une enfant. Éplorée, la grand-mère entame un monologue, implorant sa petite-fille de se relever de sa tombe, de reprendre vie. On pourra voir avec cette fillette une métaphore de la situation de la Grèce, symbole d’un futur plus qu’incertain.

S’ensuit un enchaînement de rencontres nocturnes, en duos ou en petits groupes, orchestré par Nadine Gomez (Le Horse Palace, Métro), qui n’intervient jamais.

Propos croisés

On arpente ainsi les rues en compagnie d’un réalisateur et d’un dramaturge discourant sur leur incapacité à traiter, dans leurs oeuvres, du drame des migrants, car trop douloureux. Tous deux de rappeler que les récits de type conte de fées, dotés d’un début, d’un milieu et d’une fin, heureuse en l’occurrence, ont leur utilité en périodes troubles…

S’amènent ensuite deux chorégraphes, puis les jeunes membres d’une troupe de théâtre expérimentale. On retrouve ces derniers ultérieurement, autour d’une bière, avec le cadet de 22 ans, qui se souvient d’une prise de conscience inopinée survenue quelques années plus tôt : « Ça m’a soudain frappé. Je ne pouvais plus n’être que l’espoir de ma génération. Je devais devenir quelque chose. L’espoir n’est pas tout. Il y a aussi l’action. »

De tels propos, tantôt naïfs, tantôt inspirants, souvent les deux en même temps, abondent. À l’inverse, leur tour venu, des résidents de longue date se désolent de ce qu’Exarcheia soit devenu un repaire de nouveaux riches et d’intellectuels « venus s’y faire baptiser » comme tels.

Toutefois, le segment le plus viscéral, vrai, est sans doute celui campé dans un bar : la barmaid discute avec un habitué de la situation économique difficile. « Le pays est dans la merde. Mais quand on parle de pauvreté, il faut relativiser. Par exemple, j’ai un client qui s’est lamenté l’autre jour de ne pas avoir les moyens d’aller à Mykonos. Moi, je n’ai pas les moyens de payer ma facture d’électricité », lance-t-elle en trouvant le moyen d’en rire. Un chauffeur de taxi en a aussi beaucoup à dire sur les maints systèmes, pas que capitalistes, qui asservissent le monde.

Oiseaux de nuit

Tandis qu’elle transporte le spectateur dans différents secteurs d’Exarcheia pour y glaner de nouvelles confidences et observations, Nadine Gomez prend le temps de filmer le lieu, ses rues désertes à cette heure tardive et nappées d’une lueur orangée, son ciel bleu sombre, ses lampadaires suspendus qui se muent de-ci de-là en soleils de nuit… En alternance avec des tableaux urbains montrant graffitis et vestiges d’émeutes : une succession de travellings avant mis bout à bout, comme autant de faux plans-séquences invitants.

Il en résulte une déambulation noctambule aux accents impressionnistes, contrepoint formel cohésif à un fond disparate, la collection d’interventions s’avérant parfois un brin décousue.

Quoique ce côté cacophonique était peut-être prémédité, souhaité. Car tous ces gens dont Nadine Gomez s’est attardée à écouter la parole, le chant, sont aussi les oiseaux du quartier.

Exarcheia, le chant des oiseaux (V.O. avec s.-t.f.)

★★★ 1/2

Documentaire de Nadine Gomez. Québec, 2018, 75 minutes.