«High Life»: Âmes perdues dans l’espace

Monte (Robert Pattinson, surprenant) prend soin d’une fillette dont les pleurs réclament une mère que l’on sait déjà avalée par le cosmos.
Photo: Entract Films Monte (Robert Pattinson, surprenant) prend soin d’une fillette dont les pleurs réclament une mère que l’on sait déjà avalée par le cosmos.

Qu’elle soit à Djibouti (Beau travail), à Paris (Un beau soleil intérieur) ou à des millions de kilomètres de la Terre, Claire Denis demeure fidèle à son approche exigeante et singulière, toujours prête à plonger ses personnages dans des ambiances étouffantes, exacerbant ainsi les tensions et les passions.

Après avoir perverti les codes du film de vampires (Trouble Every Day), elle ne pouvait bêtement se soumettre à ceux de la science-fiction dans Une vie en hauteur, traversée spatiale que certains pourraient assimiler à un croisement entre Alien, de Ridley Scott, et Solaris, d’Andreï Tarkovski : l’équipage est littéralement seul au monde, emmuré dans ses angoisses, dont celle de la mort.

Or, pas question pour Denis que le récit culmine en un carnage intersidéral, chose qu’elle expédie en introduction, nous faisant comprendre qu’à l’intérieur de ce vaisseau (conçu par l’artiste islandais Olafur Eliasson), l’avenir se joue uniquement entre un père et sa fille. Ou plutôt un prisonnier enrôlé dans une aventure au prétexte suicidaire (encapsuler l’énergie des trous noirs) et sa progéniture née dans un environnement aussi aseptisé qu’hostile. Car Monte (Robert Pattinson, qui ne finit plus de nous surprendre) prend soin d’une fillette ayant encore la couche aux fesses, et dont les cris et les pleurs réclament une mère que l’on sait déjà avalée par le cosmos.

Cette traversée dans les étoiles apparaît surtout comme le prétexte parfait pour la Dre Dibs (Juliette Binoche en sorcière démoniaque et libidineuse) de réussir l’impossible : la mise au monde d’un enfant dans l’espace. Les prisonniers de ce vaisseau qui croyaient bénéficier d’une seconde chance en s’embarquant dans cette mission se découvrent les cobayes d’une scientifique peu scrupuleuse des protocoles. L’agressivité des uns, et des unes, conjuguée au désespoir des autres fait de cet équipage un assemblage parfait pour un naufrage spectaculaire.

Ce sont ces âmes tourmentées, bien plus que la quincaillerie (minimaliste) environnante, qui intéressent Claire Denis, exposant leur violence et leurs dérèglements dans une avalanche de fluides : sang, larmes, sueurs, lait maternel, sperme, urine, tout ici se mélange pour accentuer l’humanité fragile de ces galériens du futur hantés par leur existence terrestre. Des images surgissant de leurs cauchemars se superposent à celles défilant sur des écrans d’ordinateur, comme un rappel de ce qu’ils ont à tout jamais laissé derrière eux.

Au milieu de ce bateau à la dérive, Robert Pattinson domine la partie, sa mine patibulaire accentuant le désarroi qui émane de cette proposition esthétique exigeante et énigmatique. Il ne s’en laisse pas imposer devant une étonnante Juliette Binoche, encore capable de toutes les audaces pour servir un personnage à la morale déréglée et à la sexualité débordante, tandem plus étonnant que celui qu’ils avaient brièvement formé dans le soporifique Cosmopolis de David Cronenberg.

Les amateurs de space operas accoleront sans doute la même étiquette à Une vie en hauteur, œuvre qu’il faut juger à l’aune de l’univers de Claire Denis, non d’un genre qui appelle souvent à tous les débordements excessifs et cacophoniques. Le vacarme est ici intérieur, et les monstres affichent une forme humaine.

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Une vie en hauteur (V.F. de High Life)

★★★ 1/2

Science-fiction de Claire Denis. Avec Juliette Binoche, Robert Pattinson, André Benjamin, Mia Goth. France–États-Unis–Pologne–Allemagne–Grande-Bretagne, 2018, 113 minutes.