Qu’est-ce qu’ils ont encore fait au Bon Dieu?

Scène tirée du film «Unplanned»
Photo: Movie Lovers Scène tirée du film «Unplanned»

Le film s’intitule Unplanned, et il n’avait certainement pas prévu autant de bâtons dans ses bobines.

La cote R (pour « restricted ») accordée par la Motion Picture Association of America est généralement très mal vue par son public cible, mormons ou évangélistes rassemblés sous la même nef. Les réseaux de télé ont refusé la bande-annonce et dix maisons de disques n’ont pas cédé les droits réclamés pour l’utilisation de chansons.

Et quoi encore ? Le compte Twitter de la production a été attaqué par des trolls la veille de la première officielle, fin mars. La tournée promotionnelle de la vedette du film, Ashley Bratcher, s’est généralement contentée des réseaux croyants (du Christian Broadcasting Network) ou conservateurs (Fox), sans aucune apparition dans les talk-shows des grands réseaux.

Parle-t-on du film et de ses qualités et défauts en tant que création artistique ou le juge-t-on à partir d’autres critères ? Souvent, il faut le dire, ce genre de production culturelle devient le déclencheur de débats politiques.

 

Tout ça parce que Unplanned reprend le récit autobiographique jugé sulfureux d’Abby Johnson, devenue militante antiavortement (provie) après avoir dirigé une clinique d’avortement (prochoix). Ces irritants n’ont pas empêché la sortie du film dans plus de mille salles aux États-Unis, où le budget de la très économe production (6 millions) a été équilibré dès le premier week-end de diffusion, le dernier week-end de mars.

Des ténors républicains, dont le vice-président et le président, ont pris la défense de la fiction. Il faut dire qu’elle ne cache pas son ambition de stimuler le combat pour rendre de nouveau illégale l’interruption volontaire de grossesse au pays de l’arrêt historique de 1973 Roe V. Wade.

Bref, Unplanned semble se retrouver au milieu de la guerre culturelle qui bat son plein depuis des décennies aux États-Unis, et cette création a visiblement choisi son camp pour tirer dans l’autre.

Pro forma

Mais est-ce bien le cas et est-ce aussi simple ? « Le défi, avec ce genre de film, c’est de comprendre de quoi on parle exactement », nuance Kutter Callaway, professeur de théologie et de culture au Fuller Seminary de Pasadena en Californie. « Parle-t-on du film et de ses qualités et défauts en tant que création artistique ou le juge-t-on à partir d’autres critères ? Souvent, il faut le dire, ce genre de production culturelle devient le déclencheur de débats politiques. »

Le séminaire multiconfessionnel Fuller attire des étudiants de partout dans le monde. L’établissement rassemble en ce moment 3500 étudiants de 90 pays, représentant 110 confessions. Dans ses cours et ses recherches, le professeur Callaway utilise les « cultural studies » et la théologie pour lire et interpréter des oeuvres artistiques, dont des films.

Le fin connaisseur avoue que, jusqu’à la demande d’entrevue du Devoir, il ne s’était pas vraiment intéressé à Unplanned. Il ne l’a pas vu et ne peut donc le juger précisément, ni du point de vue esthétique ni du point de vue politique.

Il peut cependant remarquer que ce genre de film devient souvent un moyen pour chacun des côtés de la division idéologique de critiquer l’autre position. « Comme si, dans ce genre de débat très profond, il n’y avait que deux côtés, dit-il. Comme si on pouvait réduire des décisions personnelles profondes et complexes à une simple division en deux positions. Cette attitude reflète où nous en sommes comme société et où se situe ce genre de productions culturelles dans ce contexte. »

Dogma

Les films « faith-based » (pour ne pas dire dogmatiques) ont la cote. Ils sont encore souvent réalisés avec de minuscules budgets. God’s Not Dead (2014) a coûté 2 millions, n’a reçu que des critiques négatives des préposés au sens reconnus, mais a tout de même permis de miraculeusement multiplier ces petits pains par trente ! Il y a eu non pas une, mais deux suites.

Les grands groupes industriels du cinéma étatsunien ont été surpris et ébranlés par le succès faramineux (600 millions de recettes !) de la production indépendante La Passion du Christ, produite et dirigée par Mel Gibson il y a quinze ans. Seulement, le miracle ne se produit pas à tout coup. La reprise hollywoodienne de Ben-Hur a perdu le tiers de ses investissements (150 millions).

Heureusement, n’y a pas que des bondieuseries et des coups fumants sentant le commerce et l’opportunisme dans le lot spirituel ou religieux. First Reformed, de Paul Schrader, avec Ethan Hawke dans le rôle du pasteur troublé par la raison d’être ici-bas de sa foi et de sa morale, héritier des grandes oeuvres de Dreyer ou Bergman, figure dans la liste des dix meilleurs films de 2018 selon l’American Film Institute. Silence (2016) — du même réalisateur, Martin Scorsese, qui a enflammé les conservateurs religieux avec La Dernière Tentation du Christ il y a trente ans — raconte le calvaire de missionnaires jésuites dans le Japon du XVIIe siècle.

Summa

C’est ce genre de productions qui intéresse d’abord et avant tout le professeur Callaway. Il évoque surtout Last Days in the Desert (2015) de Rodrigo García, fils de l’écrivain Gabriel García Marquez, qui propose une autre lecture de la Tentation du Christ. Ewan McGregor y joue les deux rôles centraux, Yeshua (Jésus) et Satan.

« C’est probablement mon film préféré sur Jésus, dit le théologien de la culture. Last Days in the Desert n’a pas obsédé les foules parce que peu de gens l’ont vu, mais aussi parce que ce n’est pas un film de Scorsese. C’est un projet très personnel de García, qui n’a rien à voir avec les productions bas de gamme qui s’adressent à un marché chrétien de niche. »

Joaquin Phoenix, star adulée, mais atypique, joue lui aussi Jésus en ce moment sur un écran près de chez vous, dans la production Marie Madeleine, elle-même incarnée par Rooney Mara. Comme le Nouveau Testament et ses personnages sont des pâtes à modeler historicomythiques constamment refaçonnées d’une époque à l’autre, la nôtre proposerait ici une lecture féministe influencée par le mouvement #MeToo, du moins selon l’exégèse de certains critiques.

Le professeur Callaway a vu Marie Madeleine, et il en résume sa propre lecture. « Ce film parle de l’appel spirituel qui existe encore dans une société postchrétienne, propose-t-il. Il ne faut pas être surpris que des artistes choisissent d’interroger à leur tour le coeur de certains mythes fondateurs des sociétés occidentales. Le réalisateur Garth Davis a lui-même dit qu’il voulait faire un film spirituel plutôt que religieux. »

L’exégète des écrans apprécie même et surtout les libertés artistiques prises avec les personnages et leur histoire. « Cette manière de faire permet d’éclairer la compréhension et d’enrichir la lecture par les croyants de ces textes, conclut-il. C’est très intéressant qu’un film non religieux puisse stimuler la compréhension d’une tradition religieuse. Dans mes cours, je dis toujours aux étudiants qu’ils ne doivent pas appliquer des critères dogmatiques quand ils abordent une oeuvre d’art. Je leur recommande de se placer en disponibilité pour laisser l’oeuvre se révéler de manière constructive et enrichissante. »