«Le chaînon manquant»: évolution sans révolution

La quête de Lionel, Adelina et M. Chaînon les conduit de l’Angleterre à l’Ouest américain, en passant par les confins de l’Inde.
Photo: Entract Films La quête de Lionel, Adelina et M. Chaînon les conduit de l’Angleterre à l’Ouest américain, en passant par les confins de l’Inde.

Orfèvre du stop-motion, le studio Laika est de retour avec un tour du globe qui se déploie dans l’effervescence de l’époque victorienne. Les créateurs de Coraline et ParaNorman ont repoussé d’un cran leur maestria technique, ce Chaînon manquant s’avérant un pur délice pour les sens malgré une quête ronflante cousue de fil blanc rachetée en partie par son écrin éblouissant et la gaillardise de ses héros.

Tranchant avec la noirceur décalée de ses précédentes productions, le studio s’est forgé un trio solaire et résolument bon enfant, croisant ici un sasquatch cultivé, le M. Chaînon du titre, un explorateur britannique ambitieux, sir Lionel Frost, et une aventurière sans peur ni reproche, Adelina Fortnight. Ces deux derniers s’allient afin de retracer les cousins légendaires du premier, des yétis retranchés à Shangri-La, une mythique oasis cachée au coeur de l’Himalaya, clin d’oeil sympathique au classique de James Hilton.

Lancée en Angleterre, leur quête les mènera de l’Ouest américain jusqu’aux confins de l’Inde, déballant des trésors de paysages sauvages et de décors époustouflants. Pendant que le monde du dernier sasquatch se désagrège,celui des hommes prend de l’expansion. Cette tension se retrouve dans tous les plans, audacieusement découpés et déployés pour en mettre plein la vue. Les scènes de combat sont originales, chorégraphiées comme des duels dansés, rappelant la féérie de l’origami animé dans Kubo et l’épée magique.

La palette des couleurs est dominée par des rouges profonds, des verts forêt, des fuchsias toniques et des bleus outremer, miroir d’une époque victorienne où cuir, boiseries et métaux nobles se mélangeaient au tweed, à la dentelle et autres pied-de-poule exubérants. Les textures sont tantôt épatantes de naturel (boue gluante, eau cristalline, feuillages froufroutants), tantôt confondantes de sophistication (papier peint surchargé, cabinet des curiosités énigmatique).

Faiblesse de scénario

Aventurier insatiable, Lionel a le flegme d’un dandy, la maladresse adroite d’un Indiana Jones et l’assurance entêtée d’un Sherlock Holmes. Il cadre bien dans la cosmogonie déjantée de Laika, tout comme Adelina, dont la personnalité bien trempée n’a rien à lui envier. On prend plus de temps à cerner M. Chaînon, sur lequel reposent toutes les facéties du film. Voilà un ton avec lequel Chris Butler, qui officie à la réalisation comme au scénario, a moins d’inclinations naturelles, faisant chou blanc la moitié du temps.

Paradoxalement, c’est quand même par celui qu’on qualifie d’abord de « primitif » qu’une certaine profondeur finit par émerger des beaux discours sur l’évolution des uns et l’émancipation des autres. À ce titre, le choix de coiffer M. Chaînon d’un prénom résolument queer ne manque pas de sel. Reste que quelques traits d’esprit ne font pas un scénario, empêchant ce Chaînon manquant de véritablement prendre son envol, et ce, même s’il navigue bien au-delà de la moyenne des animations.

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Le chaînon manquant (V.F. de Missing Link)

★★★ 1/2

Animation du studio Laika réalisée par Chris Butler. Scénario : Chris Butler. États-Unis, 2019, 95 minutes.