«Hellboy»: l’enfer, c’est les «reboots»

Alors que, dans les précédentes versions signées Guillermo del Toro, le personnage de «Hellboy» a été confié à Ron Perlman, c'est à David Harbour que le rôle a échu dans ce nouvel opus.
Photo: VVS Films Alors que, dans les précédentes versions signées Guillermo del Toro, le personnage de «Hellboy» a été confié à Ron Perlman, c'est à David Harbour que le rôle a échu dans ce nouvel opus.

Alors, ce nouveau Hellboy… La version courte ? C’est très mauvais. La longue ? Autant commencer par le commencement. Voici donc un prologue en noir et blanc, parce que campé dans le passé : subtil. À l’aide d’Excalibur, le roi Arthur coupe en morceaux une vile sorcière qui a lâché la peste sur le royaume. Elle promet vengeance. Tout du long, un narrateur explique ce qui est montré, mais pour s’assurer que l’information passe, les personnages ont l’obligeance de réitérer les données pertinentes par répliques interposées. Façon de s’enquérir auprès du public : vous avez compris ? Oui ? On va quand même s’en assurer. Et en rajouter, juste au cas. En sous-estimant les spectateurs de la sorte, les artisans de cette navrante itération ne font qu’exhiber leur propre analphabétisme cinématographique.

De tels retours dans le passé surviennent ponctuellement dans ce reboot de Hellboy, qui fait fi des deux films de Guillermo del Toro (2004, 2008) et remet les compteurs à zéro. Après s’être promené chez les grands studios Sony puis Universal, le rougeaud anti-superhéros cornu a abouti chez le plus petit Lionsgate. En conséquence, une nette impression de série B se dégage de la production dont on a confié les rênes à Neil Marshall.

On revient dûment sur les origines de Hellboy : sorti de l’enfer au temps de la Deuxième Guerre mondiale, il est devenu le principal homme de main du Bureau de recherche et de défense en paranormal, dont le fondateur l’a adopté jadis. Ce passage est rejoué avec le même procédé de redite entre l’image et la voix hors champ. Le reste du film est à l’avenant.

Impossible, du reste, de ne pas comparer la piètre exécution de cette séquence-genèse avec celle, pleine de panache, du tout premier Hellboy.

Réalisateur largué

À ce propos, on sent d’entrée de jeu une volonté de distancier, visuellement, ce plus récent film des précédents. C’était légitime.

Mais fallait-il, pour se distinguer du foisonnement baroque de Guillermo del Toro, que Neil Marshall optât pour une facture aussi dépourvue d’audace ? À ses débuts dans l’horreur avec Dog Soldiers, sur un peloton assailli par une meute de loups-garous, et surtout La descente (The Descent), sur un groupe d’amies dont le périple spéléologique vire au cauchemar, Marshall avait laissé entrevoir beaucoup de potentiel. De toute évidence, les toiles de fond minimalistes, comme une forêt et un réseau de grottes, lui siéent davantage : entre la pléthore de destinations internationales filmées en studio ou reconstituées en images de synthèse, le réalisateur cherche ses repères.

En l’occurrence, il était prévu que Del Toro mît en scène un troisième opus. Lequel aurait conclu un cycle, le second film, le fabuleux Hellboy 2 : L’armée d’or (Hellboy II : The Golden Army), s’achevant sur une promesse de continuation. Or, le scénario de Del Toro, à qui l’on reprochait en coulisse de s’être trop approprié l’univers de Hellboy comme s’il se fut agi d’une tare, fut rejeté.

Devant cette rebuffade, le cinéaste s’en alla exercer sa prodigieuse imagination — et rafler les honneurs — autre part. Ron Perlman, acteur fétiche de Del Toro semblant né pour incarner Hellboy, refusa également de reprendre du service.

Aucune tension

C’est à David Harbour (Jim Hopper dans Stranger Things) que le rôle a échu, et il se débrouille côté jeu, l’ennui étant que le personnage est dans cette version-ci plutôt passif, à la remorque du récit, et étonnement peu puissant : on vante sa force, mais il passe le plus clair du film à en arracher face à un défilé de créatures numériques d’inégale tenue. D’ailleurs, les effets spéciaux s’avèrent souvent douteux, notamment lorsqu’on recourt à l’incrustation sur écran vert. On garde toutefois le pire pour la fin lorsque, sans raison, une horde de démons, tristes succédanés des créations de Del Toro, viennent semer le chaos et faire gicler le sang (numérique encore) lors d’un dénouement grotesque à hurler.

Avant d’en arriver là, il y a le sort de la vile sorcière (Milla Jovovich) à régler. Puisqu’elle est immortelle, ses membres furent autrefois dispersés et sont depuis gardés en divers lieux consacrés. Bien sûr, quelqu’un aura la sottise de la reconstituer afin qu’elle ramène la pestilence. Allez comprendre.

En filigrane, Hellboy est tourmenté par son inhérente dualité. Il sait faire le bien en chassant les monstres, mais une prophétie a annoncé qu’il sera l’instrument de la destruction du monde : voilà qui est fâcheux.

Note : entre Hellboy et la sorcière, l’humanité devrait trembler, mais le premier se révèle un protagoniste si inepte et la seconde, une antagoniste si interchangeable que le film ne génère aucun suspense.

Les réparties crues, signature d’un personnage qui aime la boisson et les cigares, tombent à plat pour la plupart. Et si l’une d’elles fait mouche, évidemment, on la répète. Juste au cas, bis.

Au fond, le scénario est comme cet oncle (ou cette tante) qui ne tient pas l’alcool et qui, empêtré dans une anecdote, se met à radoter sans s’apercevoir que tout le monde a compris.

Ô surprise, la toute fin promet une suite, mais on saurait gré aux producteurs de ce Hellboy si prompt à tout reprendre de ne pas récidiver.

Hellboy (V.O. et V.F.)

Fantastique de Neil Marshall. Avec David Harbour, Milla Jovovich, Sasha Lane, Ian McShane, Daniel Dae Kim. États-Unis, 2019, 121 minutes.