«Stockholm»: pouvoirs intimes

Pour interpréter le kidnappeur sans cervelle, moins violent qu’il en a l’air, le cinéaste ne voyait qu’Ethan Hawke.
Photo: Les Films Séville Pour interpréter le kidnappeur sans cervelle, moins violent qu’il en a l’air, le cinéaste ne voyait qu’Ethan Hawke.

Patricia Hearst, la petite-fille du puissant magnat de la presse William Randolph Hearst (célèbre pour le portrait dévastateur qu’en a fait Orson Welles dans Citizen Kane), est sans aucun doute l’incarnation la plus connue du syndrome de Stockholm. En 1974, prise en otage par un groupe terroriste d’extrême gauche, la jeune femme de 19 ans s’est prise d’affection pour ses ravisseurs, en plus d’épouser leur cause.

Or, avant elle, d’autres otages ont aussi succombé au magnétisme, ou à la folie, de leurs agresseurs, phénomène étrange ayant pris naissance dans un pays supposément sans histoire, d’une quiétude comparable à celle du Canada : la Suède. Le 23 août 1973 débarque à la Sveriges Kreditbank de Stockholm un hurluberlu armé, Jan Erik Olsson, réclamant la libération d’un ancien compagnon de cellule, retenant quelques employés sous sa coupe comme monnaie d’échange. Pendant six jours, cette captivité sera l’occasion de… tisser des liens. Une des personnes retenues en otage, Kristin Enmark, déclarera que la police lui fait plus peur que ceux qui la tiennent en captivité.

 
Photo: Evan Agostini Associated Press Le cinéaste canadien Robert Budreau

À partir de cet incident spectaculaire, le psychiatre américain Frank Ochberg a élaboré une théorie, et baptisé le phénomène du nom de la capitale suédoise. Le producteur et cinéaste canadien Robert Budreau admet qu’il ne savait à peu près rien de ce syndrome, mais son intérêt fut vite stimulé par la lecture d’un article du journaliste Daniel Lang, The Bank Drama, paru en 1974 dans le magazine The New Yorker et racontant dans le menu détail cette histoire délirante.

Au téléphone, celui qui a déjà tourné avec Roy Dupuis (That Beautiful Somewhere), et compte plusieurs films à titre de producteur, ne pouvait rêver d’un meilleur sujet. « J’ai été fasciné par l’absurdité de cette affaire, la complexité des personnages, le côté humoristique, et l’obsession du kidnappeur pour la culture américaine. » Pour interpréter ce rebelle sans cervelle, moins violent qu’il en a l’air, Robert Budreau ne voyait qu’Ethan Hawke. Car depuis Born to Be Blue, où l’acteur s’est glissé dans la peau de Chet Baker, il ne rêvait que de tourner de nouveau avec lui.

Alors que les cinéastes sont toujours prompts à se plaindre des affres de la création, Budreau semble encore étonné de la facilité avec laquelle Stockholm fut mis sur les rails. « Le producteur qui m’a soumis l’article en avait déjà acquis les droits, souligne-t-il avec satisfaction, et comme j’adore les thrillers et les films de gangsters, ça ne pouvait mieux tomber. Le scénario fut écrit assez vite pour en soumettre une première version à Ethan, qui a dit oui tout aussi rapidement. »

Même s’il est loin de renier son passé de producteur dévoué, Robert Budreau se définit davantage comme cinéaste, espérant se consacrer totalement à cette activité pour la suite de sa carrière. Ce qui ne l’empêche pas de considérer ces compétences essentielles dans le contexte du cinéma indépendant. « Comprendre tous les aspects d’un budget, maîtriser l’art de la production, ça me permet, en tant que réalisateur, de prendre les meilleures décisions, de ne jamais sacrifier ma vision pour des questions d’argent. »

Dans le cas de Stockholm, tourner uniquement en Suède n’était pas une option financière viable. « Nous n’avons passé que trois jours là-bas, précise Budreau sans regret. La façade de la banque et tous les intérieurs ont été filmés à Hamilton, en Ontario. Nous avions des écrans verts derrière les figurants pour reproduire les paysages de la capitale. »

La touche la plus suédoise du film se nomme Noomi Rapace, propulsée sur la scène internationale grâce à son interprétation intense et fougueuse de Lisbeth Salander dans la série Millénium, basée sur les romans à succès du regretté Stieg Larsson. Non seulement elle endosse ici l’allure frêle — et les horribles lunettes de cette époque ! — de celle qui donnera naissance au fameux syndrome, mais elle n’aurait pas voulu que ce rôle lui échappe. « Comme pour beaucoup de ses compatriotes, surtout des plus vieilles générations, cet événement fut pour elle d’une grande importance, bousculant leur vision d’eux-mêmes, les forçant en quelque sorte à grandir. Et tout comme Ethan, elle n’a pas hésité à bonifier le scénario, à donner ses suggestions. En tant que cinéaste, je suis très heureux quand mes collaborateurs, y compris les acteurs, s’impliquent vraiment dans le processus créatif. »

Quelques-uns des protagonistes (qui portent des noms différents dans le film) sont encore bien vivants, mais leur réaction, Robert Budreau ne la craint pas. Il semble même un peu indifférent, sachant qu’ils n’y trouveront pas nécessairement leur vérité, cette histoire étant forcément passée à travers la moulinette de la fiction. « Je suis plus curieux de la réaction des Suédois. Cette prise d’otages annonçait un peu la fin de leur paradis idyllique. » Comme une sorte de crise d’Octobre à la scandinave…

Stockholm sortira en salle au Québec le 12 avril.