«Un amour impossible»: madame et son fantôme

Ce superbe tableau d’époque repose sur les épaules de Virginie Efira.
Photo: Axia Films Ce superbe tableau d’époque repose sur les épaules de Virginie Efira.

Quelques rues, quelques voitures, quelques cuisines : dans Un amour impossible, il n’en faut pas plus à Catherine Corsini pour non seulement nous plonger dans la France des trente glorieuses, mais aussi pour illustrer le passage des décennies sur ces personnages écorchés, ou vaniteux.

Il pourrait s’agir autant d’un triangle amoureux que d’un trio infernal, se construisant et se détruisant de la fin des années 1950 à aujourd’hui, avec au centre une femme dont le destin ressemble beaucoup à celui de la mère de la romancière Christine Angot, l’héroïne de ce roman que Corsini a choisi d’adapter, une première pour la réalisatrice de La répétition et de La belle saison. Dans cette mise à nu d’une passion dévorante, à sens unique, et d’une adolescence brisée par cette liaison particulière, personne n’en sort complètement indemne ; tout cela demeure en phase avec la vision du monde souvent pessimiste de la cinéaste.

Une figure lumineuse traverse pourtant cette histoire de trahisons et de luttes des classes, celle de Rachel (Virginie Efira), issue d’une famille modeste mais qui pourra compter sur la prospérité économique de l’après-guerre, en emploi comme pour le logement (l’époque triomphante des HLM pas encore en décrépitude). Dans sa petite ville de province, elle croise Philippe (Niels Schneider, parfait en dandy détestable), un Parisien de bonne famille, fin causeur, ne cachant pas son besoin d’indépendance quant aux femmes (sauf si elles sont riches) et son ennui loin de la capitale. Qu’à cela ne tienne : Rachel boit ses paroles, succombe à ses charmes et tombe enceinte d’un enfant qu’il ne tient ni à élever ni à reconnaître.

Cette « enfant de l’amour », Chantal, fera corps avec sa mère, la suivant d’une ville à l’autre, d’un HLM à l’autre, Philippe n’étant guère plus qu’un fantôme apparaissant à l’occasion, ne faisant pas de cachettes sur sa vie parallèle d’époux et de père de famille. Devenue adolescente, Chantal (Estelle Lescure) devient plus intéressante aux yeux de cet homme qui se plaît à jouer au Pygmalion, allant jusqu’à lui donner son nom sous l’insistance de Rachel. Mais il lui offrira aussi un cadeau empoisonné, forçant mère et fille à de douloureuses prises de conscience, jusqu’à un possible point de rupture.

Une voix de femme un peu autoritaire accompagne cette longue tranche de vie, celle de Chantal devenue adulte (Jehnny Beth) retraçant le fil à la fois trivial et tragique des événements, montrant le quotidien d’une mère célibataire ni victime ni défaitiste. Sans la dépeindre comme une battante, Catherine Corsini fait de Rachel un être complexe, parfois timoré (dans ses capacités intellectuelles), parfois féroce (lorsqu’il s’agit de défendre sa fille), souvent capable d’illuminer la banalité du quotidien.

Ce superbe tableau d’époque, sans fioritures ni nostalgie dégoulinante (mis à part quelques chansons accrocheuses), repose sur les épaules de Virginie Efira, constamment dans l’oeil de la caméra, affichant par touches délicates le temps qui passe et le poids des années. Sa performance s’avère le plus souvent en demi-teintes, donnant ainsi à ses rares accès de colère la puissance nécessaire pour marquer les esprits et donner la mesure du drame qui se faufilait derrière les petites victoires de cette femme parfois en avance sur son temps, parfois broyée par la mentalité étouffante de son époque.

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Un amour impossible

★★★ 1/2

Drame de Catherine Corsini. Avec Virginie Efira, Niels Schneider, Estelle Lescure, Jehnny Beth. France, 2018, 135 minutes.