Agnès Varda (1928-2019): mort d’une cinéaste d'une grande humanité

Photo: Tobias Schwarz Agence France-Presse Agnès Varda semait en fin de parcours des documentaires à la fois personnels et tournés vers les gens.

Sa coloration à deux étages, son refus de se pétrifier dans sa légende, ses tuniques multicolores flottant au vent, sa façon de vous croquer le portrait avec son oeil pointu hantent nos mémoires. Envolée, la frêle grande dame ? Voici le paysage du cinéma en plein brouillard et les témoignages éplorés fusent de partout. À croire qu’elle avait inspiré la terre entière…

Respectée qu’elle était. Aimée aussi. Enterrera-t-on bel et bien Agnès Varda, disparue à Paris dans la nuit du 29 mars des suites d’un cancer ? Son éternelle jeunesse nous avait juré le contraire. Cinéaste phare, plasticienne aux installations remplies d’humour, d’écrans multiples et de piles de patates, photographe passionnée depuis sa première jeunesse, ardente, humble, passionnée avec une blessure secrète en nourriture d’humanité : adieu Agnès Varda !

Elle nous laisse, en fleurons de postérité, le lancinant Cléo de 5 à 7 de 1961 captant l’âme de Paris à travers le profil d’une chanteuse malade (Corinne Marchand) et l’inoubliable Sans toit ni loi, cri de détresse et de solitude d’une sans-abri avec Sandrine Bonnaire au sommet de son talent, coiffé du Lion d’or de Venise en 1985.

Agnès Varda semait en fin de parcours des documentaires à la fois personnels et tournés vers les gens, films balades comme Les glaneurs et la glaneuse en 2000, Les plages d’Agnès en 2009, coiffé d’un César, et Visages, villages en 2017 avec JR, l’artiste muraliste de 33 ans. Elle y avançait armée d’une petite caméra numérique à la rencontre des chiffonniers, de la France profonde, des oeuvres éphémères balayées par la mer, évoquant ses souvenirs entre deux explorations.

La cinéaste courait à la rencontre des autres : « Je n’ai aucun mérite, nous disait-elle en 2005. J’aime passer des heures à écouter mes voisins. Je n’ai pas fait carrière. J’ai fait des films. »

Photo: Archives Agence France-Presse Agnès Varda en 1970

À tous les grands festivals, encore à la Berlinale en février dernier pour son documentaire testament Varda par Agnès, remontant 65 ans de métier, elle se repointait, vivante, riante, simple au milieu des paillettes des autres. À Cannes aussi en 2017 pour la montée des marches des 82 femmes de cinéma, militant pour l’égalité des sexes dans un septième art si hiérarchisé.

On avait peine, en voyant s’approcher ce petit bout de femme pleine d’énergie, de bagout et de charme, à garder en tête qu’elle s’était posée sur le berceau d’origine de la Nouvelle Vague au milieu des années 50. C’était à travers La pointe courte, tourné à Sète avec Philippe Noiret et Silvia Monfort ; fascinant objet cinématographique de distanciation et de poésie, monté par Alain Resnais, peuplé de pêcheurs et de mouettes, inscrit à jamais dans l’histoire du septième art. « Avant La pointe courte, je ne connaissais pas le cinéma. J’ai eu le culot des ignorants », évoquait-elle.

Grand-mère de la Nouvelle Vague

Agnès Varda portait en elle un éternel et douloureux amour pour son défunt époux Jacques Demy, le cinéaste des Parapluies de Cherbourg, mort du sida en 1990, dont elle avait partagé 30 ans la vie. Elle lui dédia un an plus tard le film Jacquot de Nantes, tissé à même les souvenirs du malade, puis deux documentaires, Les demoiselles ont eu 25 ans et L’univers de Jacques Demy.

Ensemble, ils avaient tant vécu, travaillé, voyagé, avec un séjour en Californie durant les années fleurs, baignant à Paris dans le cinéma Rive gauche aux côtés de Chris Marker et d’Alain Resnais. Ils ont eu deux enfants : Rosalie Varda (adoptée par Demy) et l’acteur-cinéaste Mathieu Demy.

La légende de Varda se nourrit aussi d’une amitié avec le chanteur des Doors Jim Morrison, qu’elle a bordé sur son lit de mort en 1971. Elle fut longtemps engagée aux États-Unis, caméra au poing pour Salut les Cubains (1963), Black Panthers (1968), Loin du Vietnam (1967). Son film Mur murs sur les muralistes de Los Angeles lui avait valu en 1981 de nombreux alliés de l’autre côté de l’Atlantique.

Je n’ai aucun mérite. J’aime passer des heures à écouter mes voisins. Je n’ai pas fait carrière. J’ai fait des films.

 

Elle fut si longtemps seule femme cinéaste reconnue dans un cénacle masculin… Après sa Palme d’or d’honneur à Cannes en 2015 et un lot de décorations prestigieuses, depuis le tsunami du mouvement #MoiAussi, sa longévité créatrice et son apport unique au cinéma lui valaient une série de coups de chapeau honorifiques qui la faisait se sentir comme une momie enrubannée. Elle secouait ses lanières.

Grand-mère de la Nouvelle Vague ? Le titre la faisait sourire : « La Nouvelle Vague, ce sont des gens de moins de trente ans qui ont fait des films pas chers, mais on était tous si différents. Je n’ai jamais fait partie d’un groupe », nous confiait-elle.

Varda, féministe de la première heure, qui avait réalisé en 1970 L’une chante, l’autre pas sur l’avortement, a porté une grande attention à ses actrices. Non seulement offrit-elle son meilleur rôle à Sandrine Bonnaire dans Sans toit ni loi, mais Jane Birkin, dont elle sentait la fragilité, fut aussi sa muse à travers Jane B. par Agnès V. et Kung-Fu Master, en 1987 et 1988.

Photo: Jean-Loup Gautreau Agence France-Presse Agnès Varda photographiée en janvier 1986 devant une affiche de son film «Sans toit ni loi», avec Sandrine Bonnaire.

Un père grec, une mère française, une enfance en Belgique et une adolescence à Sète en France avant le grand débarquement à Paris, où elle se sentait seule et anonyme. Agnès Varda n’aimait pas beaucoup évoquer ses premiers temps. Après avoir étudié la photographie, à l’École des beaux-arts, Jean Vilar lui avait offert un poste de photographe au Théâtre national populaire. Il lui ouvrait ainsi les portes du milieu artistique, sur lequel régnait le dieu Gérard Philipe, et d’un monde où le rêve et la poésie pouvaient s’engouffrer. Ils furent, avec son humour et sa modestie, ses compagnons de vie laissés avec ses films en héritage à tous les orphelins qui la pleurent aujourd’hui.

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