Le cinéma ethnographique sort des universités

Photo: FIFEQ Image tirée du film «Ceux qui viendront, l’entendront» de Simon Plouffe

À mi-chemin entre l’anthropologie et le cinéma, on trouve le film ethnographique. Pour une 16e année, un festival mis en branle en 2003 par quelques étudiants passionnés lui est d’ailleurs consacré. Jusqu’au 2 avril, une trentaine de films (courts et longs métrages) sont présentés dans le cadre du Festival international du film ethnographique du Québec (FIFEQ) ; des films nationaux, réalisés au Québec ou au Canada, mais aussi des films internationaux, travaux de recherches et oeuvres de cinéastes professionnels ou amateurs. L’objectif de cette nouvelle édition : démystifier le cinéma ethnographique et l’ouvrir au grand public.

« Le festival est en transition, explique Asmâa Hadji, coordonnatrice de l’événement. À l’origine dans les universités, on a voulu le sortir du milieu universitaire en organisant des projections à l’extérieur des institutions. » Face à ce genre qui peut rebuter le grand public, le festival a adopté une approche pédagogique en organisant des tables rondes et des ateliers en compagnie des réalisateurs, afin d’accompagner les diffusions et de provoquer le débat, tant sur le genre cinématographique que sur les sujets de société abordés.

« C’est un défi, mais en même temps, de plus en plus de personnes sont intéressées par les oeuvres qu’on propose. On crée des espaces de médiation qui ont des répercussions à long terme sur le public », ajoute Asmâa Hadji.

Photo: FIFEQ image tirée du film «Snowbirds» de Joannie Lafrenière

Cette volonté d’ouverture s’est notamment traduite dans la programmation. Sur les 3000 soumissions proposées, le festival a mis l’accent sur des oeuvres diversifiées qui peuvent sortir du schéma anthropologique académique. Des films de fiction, d’animation, mais aussi expérimentaux qui offrent une vision conventionnelle ou plus moderne de l’ethnographie, une vision sensorielle, ou expérientielle — qui, comme face à une oeuvre d’art contemporain, laisse le spectateur découvrir l’oeuvre sans explication de la démarche anthropologique de l’auteur.

Langues autochtones

Au total, six jours de projections sont proposés au public, dont quatre gratuites, à l’Université Concordia et à l’Université de Montréal, mais aussi au cinéma Moderne et au Musée McCord. Après une soirée consacrée au cinéaste et ethnologue Jean Rouch, le 26 mars dernier, plusieurs rencontres thématiques sont organisées, dont une rétrospective du cinéma direct québécois des années 1960-1970, afin de proposer au spectateur québécois un « effet miroir de sa propre société », souligne Asmâa Hadji.

Une soirée consacrée aux langues autochtones du Québec et du Canada est également au programme, où seront diffusés trois courts métrages réalisés par des cinéastes autochtones dans le cadre du Wapikoni mobile. Le public pourra ainsi découvrir les oeuvres Wamin de Katherine Nequado, sur la recherche identitaire, Ka Ussi Tshishkutamahuht de Rachel, Betarice et Gisele Mark, sur la réappropriation de la religion par la langue autochtone, et Quilliqtu de Kevin Tikivik, sur l’importance du langage pour se réapproprier sa culture.

« L’UNESCO a décrété 2019 Année internationale des langues autochtones, alors nous voulions profiter de l’occasion pour permettre les discussions entre Autochtones et non-Autochtones », explique la coordonnatrice du festival.

Ces courts métrages seront suivis du film de Simon Plouffe Ceux qui viendront, l’entendront, un long métrage de 77 minutes au titre poétique qui rend hommage à l’auteure Joséphine Bacon et propose « un voyage à travers ces parlers-là », commente le réalisateur. Originaire d’Abitibi, le cinéaste et preneur de son explique avoir toujours eu une sensibilité envers la situation des communautés autochtones et voulu mieux comprendre leur richesse en captant la « musicalité de ces langues-là ». Six des onze langues autochtones parlées sont utilisées dans son oeuvre, à savoir l’abénaquis, l’attikamek, l’innu, le mohawk, le naskapi et l’inuktitut.

« J’ai voulu broder une mosaïque pour dresser un portrait des langues autochtones, notamment dans un souci d’archivage. Ces langues sont encore très vivantes, il y a des gens qui déploient beaucoup d’efforts pour les préserver », indique Simon Plouffe.

Photo: FIFEQ Le réalisateur Simon Plouffe propose un long métrage en hommage à l’auteure Joséphine Bacon.

Dans son oeuvre, le cinéaste ne cherche pas à s’inscrire dans un courant anthropologique ou ethnographique. « C’est le sujet qui va décider de la façon dont le film va évoluer », explique-t-il. Ici, une grande place est laissée à l’écoute. « Le son [apparaît] comme un personnage dans le film. Il y a des voix du passé qui reviennent — grâce à un important travail de recherche d’archives —, des voix de radio. Il y a une abondance du parler, comme pour représenter ces langues qui ne veulent pas mourir. »

Un aspect sensoriel qui prend de plus en plus de place dans le travail du cinéaste, qui prépare un film sur la cécité en zone de conflit, Les yeux ne font pas le regard. « Il faut pousser plus loin l’expérience cinématographique, les gens ont soif de choses différentes, moins conventionnelles. Aujourd’hui, les festivals leur permettent de vivre des expériences qui ne sont plus destinées à un public de niche. »

FIFEQ

Jusqu’au 2 avril 2019. Projections gratuites (sauf pour la soirée de clôture). Toute la programmation: fifeqmontreal.com.