Le silence du berger

Le cinéaste François Ozon dit n’avoir pu profiter autant qu’il l’aurait souhaité du prix que son film a remporté à Berlin, emporté lui-même dans une tourmente judiciaire.
Photo: Marie-France Coallier Le Devoir Le cinéaste François Ozon dit n’avoir pu profiter autant qu’il l’aurait souhaité du prix que son film a remporté à Berlin, emporté lui-même dans une tourmente judiciaire.

De passage à Montréal, le cinéaste français François Ozon revient sur la sortie remarquée, et mouvementée, de son film Grâce à Dieu, qui conte les démarches des victimes d’un prêtre pédophile du diocèse de Lyon dans le cadre de ce qui est désormais appelé l’affaire Barbarin.

François Ozon a l’habitude que ses films fassent jaser. Or, même s’il savait d’office que son plus récent, Grâce à Dieu, ne passerait pas inaperçu, il n’avait pas anticipé un tel battage médiatique. Et pour cause. Retour sensible et émouvant sur les parcours parallèles puis croisés de trois hommes ayant été victimes, enfants, d’un prêtre pédophile du diocèse de Lyon, le père Bernard Preynat, qui n’a jamais nié les faits, Grâce à Dieu montre du doigt la complaisance de l’Église. Depuis la sortie (que deux actions en justice ont en vain cherché à reporter) le 20 février en France, le cardinal Philippe Barbarin, archevêque de Lyon, a été reconnu coupable de non-dénonciation d’agressions sexuelles. Il fera appel et a dans l’intervalle remis sa démission au pape François, qui l’a refusée, décision ayant suscité l’incompréhension.

En effet, ces dernières années, le Saint-Père a insisté sur la nécessité d’agir « avec détermination » contre ces crimes. Dans Grâce à Dieu, qui se déroule entre 2014 et 2016, les personnages accueillent d’ailleurs avec soulagement des propos allant en ce sens. Pas plus tard que le 21 février dernier, lors du sommet extraordinaire du Vatican consacré aux agressions sur mineurs dans l’Église catholique, le pontife réclamait « des mesures concrètes ».

« Il est temps que le pape voie le film, lance François Ozon. Le distributeur italien compte organiser une projection au Vatican. Ça prouve en tout cas que la hiérarchie catholique n’a rien compris ; n’a toujours pas pris conscience de la gravité des faits. Les victimes du père Preynat n’ont jamais été reçues par le pape, mais le cardinal Barbarin, si. Cette démission refusée, c’est un signal catastrophique pour l’Église. Le pape n’arrête pas de dire “tolérance zéro pour la pédophilie”, mais il y a toujours un gouffre entre les paroles et les actes. »

Selon François Ozon, le pape avait là une chance historique de montrer le sérieux de son combat contre la pédophilie.

« Barbarin est devenu le symbole du silence de l’Église : il savait, mais a préféré protéger l’institution. Reconnaître cette faute et accepter cette démission représentait un geste fort pour les victimes, une preuve qu’on passait à une autre étape. Ce pas en arrière, même la presse catholique française ne se l’explique pas. »

Pour mémoire, le titre est inspiré d’une formule équivoque du cardinal Barbarin lors d’une conférence de presse tenue dans la foulée de la mise en accusation du père Preynat : « La majorité des faits, grâce à Dieu, sont prescrits, mais certains peut-être pas. »

Sortie compromise

On l’évoquait, en amont de la sortie, le cinéaste a été visé par une double action en justice : le père Bernard Preynat et Régine Maire, ex-bénévole ayant assisté le cardinal Barbarin, s’opposaient à ce que leur nom figure dans le film. La Cour les a déboutés le 19 février, un jour avant que le film prenne l’affiche, et deux après qu’il a remporté le Grand Prix du jury à Berlin.

« J’ai essayé de rester stoïque, mais ce fut assez douloureux, pour moi, pour la production, pour les comédiens. Parce que, voilà, c’est une oeuvre artistique, et tout le monde y a mis son talent et s’est battu pour qu’elle existe — déjà que ça n’a pas été facile de financer le film. Avec cette angoisse, cette épée de Damoclès, j’avoue n’avoir pas apprécié tout le bon qui a entouré la première : le prix, la presse française très enthousiaste… Heureusement, la justice nous a donné raison, à la production et à moi, tranchant que la liberté d’expression était plus importante dans ce cas-ci que la présomption d’innocence de ce prêtre qui avait en l’occurrence déjà tout avoué. »

La défense a en outre argué que tous les faits et noms litigieux avaient été abondamment mentionnés dans les médias auparavant sans que des poursuites soient entamées.

L’enjeu était de taille, car la date exacte du procès du père Preynat n’étant pas arrêtée, et considérant d’éventuels reports, puis un probable appel en cas de verdict de culpabilité, Grâce à Dieu aurait pu être indéfiniment condamné à l’obscurité.

« La Cour a en plus décrété que le film était d’utilité publique, et ça, c’est fondamental. »

Partir d’une idée

Personne n’attendait François Ozon, virtuose d’une forme volontiers exacerbée, dans ce registre hyperréaliste. Or, s’il savait s’aventurer à des lieues de sa zone de confort créative, le cinéaste ignorait s’atteler à une histoire qui connaîtrait autant de développements ultérieurs.

« J’ai été naïf ! On a amorcé le tournage en février 2018 et le procès de Barbarin devait avoir lieu avril 2018. Celui de Preynat était attendu à la rentrée 2018. Mais justement, il y a eu des reports. Bref, j’ai bêtement cru que mon film sortirait alors que les procès auraient eu lieu. »

Lorsqu’on lui demande si Grâce à Dieu correspond à son projet initial, François Ozon sourit. « Vous savez, je ne suis pas un de ces cinéastes qui rêvent leurs films, qui ont une “vision” à concrétiser coûte que coûte. J’aime partir d’une idée, et voir comment elle rebondira durant le processus de création. »

Grâce à Dieu est un bon exemple de cette approche puisque, à la base, François Ozon souhaitait parler de masculinité, lui dont le cinéma est majoritairement peuplé d’héroïnes (Sous le sable, 8 femmes, Swimming Pool, Angel, Le refuge, Potiche, etc.).

« C’est par hasard que je suis tombé sur le site de l’association La parole libérée, fondée par des victimes du père Preynat. Au départ, je voulais simplement… mettre en scène des hommes qui montrent leurs émotions, leur fragilité. »

Ce qu’il a accompli avec brio, « vision » ou pas.

Grâce à Dieu prend l’affiche au Québec le 5 avril.

L’effet de sidération

L’un des principaux défis de François Ozon dans Grâce à Dieu consistait à déterminer quoi montrer, et jusqu’où. Dans le film, les trois personnages principaux vivent chacun un moment de réminiscence pénible où l’on revient en arrière avec eux. Les agressions ne sont pas montrées, bien sûr, mais la manière tout en tact et en sobriété de suggérer ce qui se passera — et s’est passé — loin des regards secoue. « Je n’étais pas certain de conserver ces flash-back, mais Laure Gardette, monteuse brillante et sensible avec qui je collabore depuis sept films, m’a convaincu de leur nécessité pour comprendre l’effet de sidération, ce phénomène faisant en sorte que les enfants, impressionnés par l’autorité morale du père Preynat, n’arrivaient pas à le repousser ni même, pour plusieurs, à en parler ensuite. Le récent documentaire sur Michael Jackson en explique très bien les mécanismes. »