«Le projet Hummingbird»: ligne du temps, ligne de vie

Salma Hayek et Alexander Skarsgard
Photo: Entract Films Salma Hayek et Alexander Skarsgard
Vincent et Anton sont cousins, mais on pourrait les croire frères. Inséparables, ils travaillent tous deux pour une firme de Wall Street. Des milliards de dollars en transactions diverses transitent par là quotidiennement. Or, justement, Vincent a conçu un plan fou, mais réalisable : creuser un tunnel entre les États du Kansas et de New York pour y faire passer un câble de fibre optique grâce auquel une milliseconde serait gagnée à chaque transaction, ce qui représenterait en un an des centaines de millions de dollars de profits. Hormis le défi logistique inhérent à l’entreprise, un nouveau code doit être inventé, et c’est là le domaine d’expertise d’Anton. Le nom de l’opération ? Le projet Hummingbird.

L’une des forces du nouveau film de Kim Nguyen (Rebelle) est qu’en dépit de ce que l’action se déroule dans le domaine des technologies de pointe, l’intrigue et les enjeux au coeur de celle-ci demeurent limpides tout du long. D’ailleurs, ce qui s’annonce pour les deux cousins comme une course au magot sur fond de percée mathématique s’avère relever, à terme, davantage de l’odyssée existentielle.

Pourtant, dans cette tragicomédie qu’est Le projet Hummingbird (The Hummingbird Project), les motivations respectives de Vincent et d’Anton, dont les tempéraments sont aux antipodes, ne sauraient être plus divergentes.

Duo dépareillé
Ainsi Vincent espère-t-il voir un jour son nom inscrit dans les livres d’histoire, pensée prosaïque quand on y pense considérant le contexte, tandis qu’Anton, un génie asocial à l’aise uniquement auprès de sa famille et de son cousin, entend utiliser sa richesse pour s’isoler avec les siens dans une espèce d’éden sylvestre. Lui aussi, à sa façon, tente au présent de forger le futur tout en aspirant dans son for intérieur à une utopie surannée.

Ce paradoxe autour duquel sont construits les deux protagonistes confère à ces derniers une part appréciable de complexité. À l’image, ils forment qui plus est un beau duo dépareillé; Vincent le petit tout en bravade et en bagout, Anton le géant anxieux et timide. Jesse Eisenberg, dont la présence ici évoque Réseau social (The Social Network), et Alexander Skarsgard (Big Little Lies), méconnaissable en geek chauve et un brin ventripotent, sont impeccables et tirent le maximum du potentiel comique ou dramatique, souvent les deux en même temps, de moments clés.

Leurs Vincent et Anton convainquent au surplus parce qu’au-delà de leurs disparités apparentes, ils se complètent parfaitement : Vincent porteur du rêve, de la vision, et Anton détenteur du savoir, de la pensée qui, une fois décr yptée, permettra à ladite vision de s’incarner.

À ce chapitre, si l’on insiste de la sor te sur la nature de ces héros « tout croches », c’est parce que, comme on le suggérait, Le projet Hummingbird est d’abord un récit de voyage. De fait, l’objectif, la destination, se transforme en cours d’aventure, un développement que l’on s’abstiendra d’éventer venant irrémédiablement changer la donne.

Le facteur humain
Le tunnel se creuse avec l’apport d’un brillant ingénieur (Michael Mando), donnant lieu à maintes séquences impressionnantes tant in situ que vues des airs… Lesquelles permettent au cinéaste d’utiliser le tracé comme un motif à valeur symbolique : une route du progrès, une ligne du temps, une ligne de vie, etc.

Kim Nguyen signe là sa mise en scène la plus ambitieuse. Idem pour son scénario, le plus dense qu’il eût écrit, et qui, ceci expliquant peut-être cela, se disperse parfois au mitan. Interprétée avec panache par Salma Hayek, Eva, l’ancienne patronne courroucée de Vincent et Anton, constitue en outre une antagoniste savoureuse, mais vectrice de complications narratives convenues.

Il n’empêche, la proposition stimule et séduit. À l’instar de la plupart des films de Kim Nguyen, Le projet Hummingbird explore des avenues narratives et formelles inusitées. Dans la continuité du précédent Regard sur Juliette (Eye on Juliet), sur un opérateur d’hexapode de surveillance de pipeline qui, depuis les États-Unis, aide une Nord-Africaine à fuir un mariage arrangé, Le projet Hummingbird met en présence froideur technologique et facteur humain.

Le constat, ou enfin le souhait, de Kim Nguyen semblant être qu’en cette ère numérique où tout s’accélère, les valeurs humanistes continuent non seulement d’avoir leur place : elles sont plus essentielles que jamais.

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Le projet Hummingbird (V.F. de The Hummingbird Project)

★★★ 1/2

Drame de Kim Nguyen. Avec Jesse Eisenberg, Alexander Skarsgard, Salma Hayek, Michael Mando. Canada–Belgique, 2018, 111 minutes.