«Nous»: une Amérique devenue monstrueuse de l’intérieur

Les vacances s’annoncent tranquilles… jusqu’à ce qu’un soir s’invitent à demeure des doubles malveillants de chaque membre de la famille.
Photo: Photos Universal pictures Les vacances s’annoncent tranquilles… jusqu’à ce qu’un soir s’invitent à demeure des doubles malveillants de chaque membre de la famille.


Adelaide, son conjoint, Gabe, et leurs deux enfants viennent de s’installer dans leur résidence secondaire de Santa Cruz. Les vacances s’annoncent tranquilles… jusqu’à ce qu’un soir s’invitent à demeure des doubles malveillants de chaque membre de la famille. Après Get Out, fable brillante sur la nature insidieuse du suprémacisme blanc, Jordan Peele élargit son spectre avec Nous (ou Us), proposant une parabole d’une Amérique tellement angoissée à l’idée d’être envahie qu’elle en est devenue monstrueuse de l’intérieur. À ce sous-texte (on l’aura compris) migratoire, s’ajoutent une kyrielle de thèmes, dont celui de la lutte des classes et du partage, ou plutôt du non-partage, de la richesse.

Plus touffu dans ce second long métrage, le commentaire social s’avère en revanche moins ramassé que dans le mieux construit Get Out, qui constituait à maints égards une variation astucieuse du film culte Les femmes de Stepford (The Stepford Wives, 1975). Nous, qui reluque pour sa part discrètement du côté de L’invasion des profanateurs (Invasion of the Body Snatchers, 1956 et 1978), ratisse large sur le plan symbolique également, offrant une iconographie dense au point d’en devenir parfois opaque, de l’auguste motif du double dans le miroir à la numérologie en passant par Alice au pays des merveilles.

Vaines justifications

On a pourtant affaire à une structure classique en trois actes, dont les deux premiers sont souvent terrifiants. Hormis qu’elle joue habilement de la notion de menace à l’arrière-plan ou hors champ, la réalisation de Jordan Peele, aussi scénariste et producteur, rend compte d’un sens de la composition remarquable. La musique du compositeur Michael Abels ajoute en outre beaucoup à l’ambiance avec ses effets choraux inquiétants.

La plupart des frissons résultent cela dit du travail de Lupita Nyong’o (Adelaide), Shahadi Wright Joseph (sa fille adolescente, Zora) et Elisabeth Moss (Kitty, une amie et voisine), toutes trois saisissantes dans leurs doubles rôles.

Hélas, survient le troisième acte, et avec celui-ci, « l’explication ».

Ladite explication se révèle non seulement laborieuse, mais pleine de trous, et ce, même en demeurant dans les limites de la logique interne du récit. Pendant cette longue séquence d’exposition, Peele utilise le montage parallèle à des fins tape-à-l’oeil, comme pour distraire de la foncière invraisemblance des justifications fournies.

Photo: Claudette Barius La plupart des frissons résultent du travail des actrices.

Autre corollaire de ce verbiage malheureux : alors qu’elle devrait s’accélérer, l’action s’arrête, tuant un crescendo jusque-là redoutable. D’ailleurs, les nombreuses répliques comiques lancées ici et là, pour drôles qu’elles soient, dissipent de manière similaire le suspense.

Les fans du genre voudront néanmoins jeter un coup d’oeil, puisqu’au-delà de son manque de cohésion, le film comporte son lot de scènes mémorables et de fulgurances cauchemardesques. Le cas échéant, un réajustement des attentes serait judicieux, car Nous n’est pas le chef-d’oeuvre que les trois quarts des médias américains vantent depuis le dévoilement du film au festival South by Southwest.

Le générique de fin venu, et au terme d’un ultime et très prévisible retournement, on a un peu l’impression d’un auteur qui, après avoir songé à une prémisse prometteuse, a peiné à lui trouver des assises rationnelles.

Or, en horreur, il est parfois plus effrayant de ne pas savoir.

Nous (V.F. de Us)

★★ 1/2

Horreur de Jordan Peele. Avec Lupita Nyong’o, Winston Duke, Shahadi Wright Joseph, Evan Alex, Elisabeth Moss. États-Unis, 2019, 116 minutes.