«Les éternels»: la vie comme un fleuve pas très tranquille

Nous sommes devant des êtres ballottés par les remous de l’Histoire.
Photo: EyeSteelFilm Nous sommes devant des êtres ballottés par les remous de l’Histoire.

Toujours dans les limites de ce qu’il lui est permis de dire, Jia Zhang-ke scrute depuis longtemps les bouleversements qui agitent la Chine, parfois spectaculaires (The World), et leur impact sournois au sein de la population (Platform, Plaisirs inconnus). Ses films ne sont jamais des polaroïds, plutôt des méditations, certaines prenant la forme d’une chronique où le passage des années laisse des marques profondes sur ses héros, le plus souvent modestes et effacés.

Ceux qui traversent Les éternels répondent parfaitement à cette définition. En apparence, ils évoluent dans les limites tapageuses du film de gangsters, mais c’est mal connaître Jia Zhang-ke que de croire qu’ils agissent constamment selon les codes de ce genre. Et bien que cerécit s’étalant sur près de deux décennies soit parfois ponctué de bagarres, de fusillades et de magouilles orchestrées sur un ton feutré, ces artifices prennent rarement toute la place. Nous sommes devant des truands de province, mais surtout devant des êtres ballottés par les remous de l’Histoire face à un régime capable de transformer la géographie du territoire, de déplacer des populations entières, d’engloutir des villes sous l’eau.

Au printemps 2001, Qia (Zhao Tao, qui déploie ici de multiples nuances de jeu) semble parfois porter une couronne en déambulant avec arrogance dans certains quartiers un peu tristes de Datong, amoureuse de Bin (insolent Liao Fan), un petit mafioso des environs, répondant aux ordres d’un chef plus puissant que lui. Lui règne en roi et maître, mais le voilà pris dans une embuscade par des rivaux, obligeant Qia à utiliser l’arme de Bin pour que cesse le massacre. Détenue par les autorités, elle jure que cette arme est la sienne, protégeant ainsi l’homme qu’elle aime, et ce, malgré les cinq ans de prison qui l’attendent.

À sa sortie, Qia croit Bin capable de reconnaissance, espérant qu’il a su se faire patient et fidèle. À bord d’un bateau sur le fleuve Yangtze et dont les paysages, en 2006, vont bientôt disparaître sous les eaux du barrage des Trois-Gorges, cette femme meurtrie devine que plus personne ne l’attend. De l’insouciante d’autrefois, il ne semble rester que peu de choses, forcée d’user de ruse, et parfois de force, pour survivre — autant au vol de ses biens qu’à diverses trahisons. Et l’homme qu’elle retrouvera à force de manigances la poussera une fois de plus à se réinventer, et surtout à affronter l’adversité.

Derrière ce duo désaccordé se profilent des enjeux plus vastes, ceux d’un pays qui se transforme à une vitesse vertigineuse, et embrasse avec autant de ferveur des valeurs et des traits culturels occidentaux qui ressemblent parfois à une greffe ratée (le tube YMCA fait ici figure de métaphore bruyante). Mais les observations de Jia Zhang-ke ne sont jamais grossières, inscrivant discrètement la trajectoire de ses personnages dans les paysages d’un monde sans cesse bousculé. Des transformations souvent martelées par les sonneries caractéristiques des téléphones de plus en plus sophistiqués, ou les configurations toujours plus rutilantes des trains qui défilent — ou défigurent le territoire.

Le fait qu’il embrasse les codes de la jungle des gangsters ne le détourne jamais de sa démarche délicate, de ses préoccupations sociales et d’un regard sensible sur un monde gangrené par la démesure et la corruption. Le sien, décrypté sans fard et sans fioritures.

Les éternels (V.F. de Jiang Hu Er Nu)

★★★ 1/2

Chronique de Jia Zhang-ke. Avec Zhao Tao, Liao Fan, Feng Ziaogang. Chine–France, 2018, 141 minutes.