«Ca$h Nexus»: la chanson triste du capitalisme

Jimmy (Alexandre Castonguay) ratisse la ville en quête de ce qui le détruit.
Photo: Fragments distribution Jimmy (Alexandre Castonguay) ratisse la ville en quête de ce qui le détruit.

Lorsqu’il court dans les ruelles du centre-ville de Montréal, sous le pont Jacques-Cartier, ou quémande sur les grands boulevards, Alexandre Castonguay fait littéralement corps avec son personnage, donnant l’illusion, l’espace de quelques secondes, qu’il s’agit de Denis Lavant, celui des Amants du Pont-Neuf, film singulier de Leos Carax.

On comprend alors que le réalisateur François Delisle (Deux fois une femme, Le bonheur c’est une chanson triste) a misé sur le bon acteur pour nous conduire au coeur de ce drame familial. Or, Ca$h Nexus déborde largement de ce cadre, explorant à la fois les ravages psychologiques des secrets honteux, la marchandisation des échanges interpersonnels, et pas seulement sexuels, avec la toxicomanie en toile de fond. Celle qui brouille tout et qui bousille tout.

Jimmy (Castonguay, dans une performance athlétique fulgurante) ratisse la ville en quête de ce qui le détruit chaque jour un peu plus, mais qu’importe pour ce fils de bonne famille qui l’a depuis longtemps renié. Guère présentable pour son père lui aussi en décrépitude (Guy Thauvette, la solidité du patriarche tourmenté), ignoré par son frère Nathan (François Papineau, d’une arrogance convaincante), un chirurgien cardiaque à la froideur glaciale, mystérieux pour sa compagne (Evelyne Brochu, fragile derrière son élégance contrôlée), le retour de cet enfant perdu va bousculer leur existence qui semblait jusque-là lisse et immuable.

Dans une volonté farouche de prendre à bras-le-corps cet univers où cohabitent misère et opulence, François Delisle s’approche au plus près de ces figures déboussolées, ne détournant jamais le regard face à leurs dépendances, qu’il s’agisse de pratiques sexuelles déviantes ou violentes, et de ces rituels d’injections qui les amènent dans une autre dimension. Approche réaliste, à haute teneur sociale, du moins en apparence : Ca$h Nexus jongle plutôt avec ces enjeux de manière souvent onirique, tout cela généré par l’imagination débridée de Jimmy, la figure la plus libre, mais aussi la plus meurtrie, de ce tableau de famille d’une grande noirceur.

Au milieu de ses errances, de ses crises de panique ou de sevrage forcé, le mouton noir de ce clan semble capable de voir bien au-delà du réel, de faire surgir du passé, et d’entre les morts, une mère disparue dans des circonstances jamais élucidées. Sous les traits de Christiane Pasquier (trop rare au cinéma), elle accompagne Jimmy tel un ange gardien, illuminant les lieux les plus sordides ou les plus anonymes, le métro devenant par sa grâce un havre de paix.

Dans une série de chapitres aux titres incisifs qui esquissent quelques détails sur les personnages, mais soulignent aussi leur trajectoire chaotique, les rapports marchands, les tractations mercantiles, les signes ostentatoires de richesse et de dénuement agissent ici comme autant de symboles d’une décrépitude morale inéluctable. Le constat de Ca$h Nexus apparaît aussi désolant que ceux des films précédents de François Delisle, mais avec un soupçon de fantaisie, une brèche par où pénètre une lumière que l’on pourrait croire d’un autre monde.

C’est d’ailleurs une des beautés envoûtantes de ce portrait d’un clan sur lequel la mort rôde sans cesse, malgré le caractère bucolique de certains décors ou l’immensité de lieux désertiques où vont se perdre deux membres de cette tribu que rien ne semblait unir. Conclusion à l’image d’un film étonnant, déroutant, l’un des plus ambitieux de son auteur, et dont le pessimisme relève d’une posture morale d’une grande lucidité.

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Ca$h Nexus

★★★ 1/2

Drame de François Delisle. Avec Alexandre Castonguay, François Papineau, Evelyne Brochu, Guy Thauvette. Québec, 2019, 139 minutes.