Éric Morin en territoire intime

Éric Morin recourt à des plans aériens qui dévoilent le territoire boisé, excavé de frais ou comblé de longue date.
Photo: Valérian Mazataud Le Devoir Éric Morin recourt à des plans aériens qui dévoilent le territoire boisé, excavé de frais ou comblé de longue date.

Dans une ville minière d’Abitibi, il y a dix ans, un effondrement minier demeuré inexpliqué faucha des dizaines de vies. Kevin fut le seul à en réchapper, physiquement du moins. En fait, tout le monde ou presque dans la communauté, en perdant un parent ou un ami, vit le cours de son existence transformé par la tragédie. Marianne, elle, devint orpheline ce jour-là. Quant à Kristoff, son père avocat se battit contre la compagnie minière.

Alors dans la vingtaine, Kevin, Marianne et Kristoff formaient un groupe de musique, dissous depuis. Mais voici qu’à l’occasion d’une commémoration, Marianne rentre d’Europe où elle fait désormais carrière, retrouvant non seulement ses anciens copains, mais les fantômes qu’elle a fuis naguère. Dans Nous sommes Gold, son deuxième long métrage, Éric Morin creuse davantage le terreau imaginaire abitibien après Chasse au Godard d’Abbittibbi.

Il faut savoir qu’à l’origine, Éric Morin avait envisagé des personnages plus jeunes. Il avait pressenti des acteurs, mais dans son for intérieur, quelque chose clochait. Une sortie anodine changea tout cela.

« Un soir que je prenais une bière avec Patrick Hivon, je me suis dit que l’énergie du Pat Hivon que je connais est rarement apparente dans les personnages qu’il joue », explique Éric Morin. « Tout à coup, dans son côté chien fou, “nerfé”, j’ai vu mon Kevin. Et il ressemble beaucoup à Henry Rollins, une légende punk du groupe Black Flag. En parallèle, j’avais rencontré Monia Chokri [Marianne] dans des fêtes : le courant avait passé rapidement entre nous. Emmanuel Schwartz [Kristoff] s’est ajouté… Tout ce casting s’est mis en place quasiment malgré moi, et j’ai compris que mes personnages ne pouvaient plus avoir 25 ans. »

De l’avis de l’auteur, les personnages, et par extension les situations, n’en sont devenus que plus intéressants, la mi-trentaine correspondant souvent, dixit Éric Morin, à un point de chute existentiel.

« Je l’ignorais au moment de la distribution des rôles, mais les trois comédiens avaient déjà un passif ensemble, amical, professionnel. Leur chimie a été spontanée et rendait crédible leur enracinement dans cette ville minière, qui est devenue une espèce de non-lieu pour ce trio d’adolescents attardés. »

À cet égard, si elle se traduit par des scènes de coups pendables comiques et de beuveries complices, cette immaturité revêt un caractère mélancolique poignant. En cela qu’elle est d’abord un contrecoup de la tragédie : chacun à leur façon, Kevin, Marianne et Kristoff ont arrêté de vivre il y a dix ans.

Le premier fait fi de sa médication, entre hallucinations et revendications, la seconde évite cet inévitable déballage avec sa soeur à qui elle abandonna autrefois la charge de leur petit frère, et le troisième demeure perpétuellement figé à couver l’un et à espérer l’autre.

« Je n’ai jamais autant travaillé un scénario, confesse Éric Morin. D’habitude, c’est les images, les moods qui arrivent en premier. »

Ici, le cinéaste revient sur Chasse au Godard d’Abbittibbi qui, à partir de l’anecdote de la venue du maître de la Nouvelle Vague à Rouyn-Noranda jadis, offrait un pastiche aussi fin que romantique dudit mouvement. Or, ce film-là était, aux dires d’Éric Morin, tout en ambiances et en textures. Avec Nous sommes Gold, ses visées étaient plus ouvertement narratives.

« Je voulais un film davantage ancré, sur le plan émotionnel. Mettre en scène un band rock de manière réaliste, ça m’était facile à cause de mon passé [Éric Morin fut autrefois du groupe Gwenwed avec notamment Philippe B., qui signe la musique du film]. L’idée de la tragédie m’est venue quant à elle un peu avant Mégantic, et ces événements m’ont troublé. Le fait que tout le monde est touché de près ou de loin, c’est vraiment à partir de là que j’y ai réfléchi. »

Considérations souterraines

Il est toutefois un élément de Chasse au Godard d’Abbittibbi qu’Éric Morin a conservé : trois personnages principaux, pour autant de points de vue alternés. Leurs destins respectifs les distinguent, puis les positionnent dans une forme de complémentarité sous tension.

« Kevin, c’était peut-être le beau gars bien tranquille à qui tout réussissait, mais que l’accident a cassé. Marianne, elle a du succès en Europe avec son band mais elle s’est construit une façade de rock star derrière laquelle elle se cache. Kristoff est pris avec son rêve rock inabouti et vit un peu sous le joug de ses parents… »

À ce propos, outre que le père de Kristoff a fait fortune au terme du procès qui a permis aux familles des victimes de recevoir une compensation financière, sa mère est la présidente du comité organisateur de la grande commémoration. Lors d’un souper surréel, deux visions s’affrontent : celle de cette dame patronnesse jamais caricaturée (Arsinée Khanjian y veille) et celle de Marianne, qui remet en cause la pertinence de l’initiative. On évoque cette oeuvre commandée à un artiste local, monolithe drôle à en pleurer — littéralement — qui aboutira en marge d’un terrain vague.

On sent Éric Morin, sourire en coin, certes, qui questionne plus qu’il ne juge. Il ne s’agit là que de l’une des nombreuses considérations souterraines qui nourrissent la trame. Une autre réside dans ce questionnement lancinant connu de quiconque est originaire d’une région excentrée : partir ou rester ? Là-dessus, Marianne et sa soeur (Catherine de Léan) se jaugent chacune depuis son pôle.

« J’ai vécu mes 17 premières années en Abitibi, j’ai passé ma vingtaine à Montréal, puis je suis retourné avec ma famille vivre au bord d’un lac, près de Rouyn. Je suis revenu à Montréal depuis deux ans. Bref, je connais intimement cet enjeu. »

Montrer le territoire

C’est d’ailleurs cette expérience personnelle qui a inspiré à Éric Morin ce qui constitue sans doute le sous-texte le plus riche du film : la composante minière.

« Pendant les sept années de mon retour en Abitibi, le recul que j’avais, pour être parti longtemps, m’a permis de voir à quel point l’industrie minière est omniprésente, de façon lourde : elle est dans tout. Paradoxalement, elle est invisible parce que personne ou presque n’en parle, ne la remarque. Pourtant, tout est nommé en son honneur. Prenez l’aréna Iamgold, à Rouyn [auparavant aréna Dave Keon, joueur intronisé au Temple de la renommée du hockey]. T’sais, dans le film, mon band s’appelle Gold et leur chanson thème s’intitule I Am Gold. Ça, c’est parce que la phrase I Am Gold, ça appartient au rock, au hip-hop… À mon avis, une minière [IAMGOLD Corp.] ne peut pas utiliser cette phrase poétique puissante. Cette phrase appartient à l’art, et j’ai voulu la reprendre. »

Pour autant, Éric Morin voit également du positif dans l’industrie minière, précisant que tout cela relève de dilemmes complexes. « Je n’essaie pas de trancher, mais j’interroge. Le territoire lui-même est sculpté par les mines : c’est pas banal. »

D’où le recours soutenu dans le film à des plans aériens qui dévoilent ledit territoire dans son ensemble tour à tour boisé, excavé de frais ou comblé de longue date.

« Les plans de drones sont à la mode, mais dans ce cas-ci, ils étaient nécessaires. Le territoire, il fallait le montrer, et montrer l’empreinte minière. C’est là que tu constates que ce territoire est spécifique. J’ai filmé des trous récents, qui représentent la tendance actuelle des mines à ciel ouvert, mais aussi des vieux, dont les restes de la mine Waite-Amulet. J’y allais souvent, adolescent : il y avait des lacs et on se baignait là-dedans, je peux pas croire… »

Une toile de fond

S’enclenche alors chez le cinéaste un flot de réminiscences sur le même thème : « Au primaire, on nous avait testés pour le plomb… J’ai encore le macaron ! On était tous bien fiers, les kids, d’avoir été testés pour le niveau de plomb dans notre sang. L’année suivante, tous les terrassements de mon quartier ont été refaits à neuf en enlevant deux pieds de terre. Que du bonheur ! Mais en fait, c’était deux pieds de sols contaminés qu’on avait retirés. Ça teinte ta vision. »

Éric Morin insiste néanmoins : son but n’est pas de dire ce qui est bon ou mauvais. « Il reste qu’au-delà du territoire, l’identité aussi est sculptée par les mines… Il faudrait toujours bien en parler ? C’est une toile de fond que j’ai mise là : au public d’en faire ce qu’il veut. »

Nous sommes Gold prend l’affiche le 29 mars.

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