«Gloria Bell»: une lumière à soi

«Gloria Bell» est une production intimiste ayant la sagesse de s’arrimer à sa vedette, qui livre une interprétation frémissante, extrêmement nuancée.
Photo: VVS Films «Gloria Bell» est une production intimiste ayant la sagesse de s’arrimer à sa vedette, qui livre une interprétation frémissante, extrêmement nuancée.

Gloria aime danser. La cinquantaine épanouie, elle fréquente un bar réservé aux célibataires matures où les œillades et les invitations ne manquent pas. Pour autant, Gloria foule volontiers la piste en solitaire. Un soir qu’elle se livre à un pas de deux indifférent avec un inconnu grisonnant, elle surprend un regard ténébreux braqué sur elle : celui d’Arnold. Dans cet homme divorcé comme elle, Gloria se surprend à déceler le potentiel d’un second envol amoureux. Mais est-ce bien le cas ? Et puis… est-ce réellement ce qu’elle recherche ?

La prémisse du film Gloria Bell vous dit quelque chose ? Normal, puisqu’il s’agit d’un remake du succès chilien Gloria, sorti au Québec en 2014 après avoir remporté le Prix du jury et le prix d’interprétation féminine à Berlin. D’ailleurs, une large part de la réussite de l’œuvre originale tient à la composition épatante de Paulina García, entre mélancolie et fureur de vivre. C’est dire que la comédienne laissait à sa successeure de forts grands souliers à chausser.

Ardue, la tâche ne s’avère pas impossible. En effet, c’est nulle autre que Julianne Moore qui reprend le rôle. L’actrice, l’une des plus douées de sa génération, a coproduit le film, qu’elle porte littéralement sur ses épaules, apparaissant dans chaque scène.

Gloria Bell est en cela très fidèle à son modèle. Rien là d’étonnant puisque Sebastián Lelio, réalisateur et coscénariste de l’original, reprend ici les mêmes fonctions. Pour le compte, Gloria Bell constitue une sorte d’exception (culturelle) en la matière. On le sait, historiquement, les cinéastes étrangers s’étant essayés à l’« auto-remake » aux États-Unis ont souvent mordu la poussière. On n’a qu’à penser à George Sluizer qui refit L’homme qui voulait savoir sous le titre La disparue (The Vanishing) en y plaquant une fin heureuse, ou à Jean-Marie Poiré dont l’immensément populaire Les visiteurs devint le bide Les visiteurs en Amérique (Just Visiting).

C’est tout le contraire qui survient avec Gloria Bell, production intimiste ayant la sagesse de s’arrimer à sa vedette, qui livre une interprétation frémissante, extrêmement nuancée.

Aller voir Gloria Bell ou pas? 

 


Hors des clichés

Tout entière focalisée sur Gloria, la réalisation de Sebastián Lelio évoque habilement la progression psychologique du personnage. Ces plans serrés en voiture, récurrents, sont représentatifs : Gloria chante en solo au volant et on sent son côté introverti, répétition aidant. Vers la fin, lorsqu’on la retrouve à nouveau dans un tel plan après qu’elle a reconduit sa fille à l’aéroport, on s’attend évidemment à ce qu’elle pleure dans l’intimité de l’habitacle. Or, on est surpris de la voir rebrousser chemin afin d’assister in extremis au départ de son enfant sans se soucier désormais de qui sera témoin de sa douleur (cette séquence !). Une évolution subtile et doucement poignante que celle-là.

On suit ainsi Gloria dans son quotidien : seule chez elle, seule au milieu d’une foule, seule face à son fils rivé à son téléphone… D’où l’attrait de cette quête amoureuse hésitante. Pour autant, on n’est jamais en présence du cliché de la femme mûre qui renaît grâce à l’amour d’un homme qui daigne la remarquer. Ce serait plutôt l’inverse.

Cette possible relation n’est du reste pas l’unique enjeu abordé, le scénario s’attardant aux aléas de l’avancée en âge de la protagoniste, à ses insatisfactions tues mais manifestes quant aux rapports qu’elle entretient — ou enfin tente d’entretenir — avec ses enfants adultes (Caren Pistorius, Michael Cera)… Sans oublier sa mère inquiète (Holland Taylor), sa meilleure amie fidèle (Rita Wilson), sa collègue complice (Barbara Sukowa, alerte cinéphile !), et ce chat errant qui trouve toujours le moyen de se faufiler chez elle à son insu…

À l’image de l’héroïne

Des situations qui sonnent juste car finement observées, tant à l’écriture qu’à la mise en scène. Ici, Lelio se montre moins exubérant que dans son remarquable Une femme fantastique, sur une jeune femme transgenre que la famille de son défunt amant plus âgé essaie d’effacer de la vie de ce dernier posthumément, mais il affiche davantage d’éclat que dans son austère et émouvant Désobéissance (Desobedience), sur la liaison entre une photographe athée et une femme juive hassidique mariée à un ami d’enfance.

Chaleureuse le jour, chatoyante la nuit, la direction photo de Natasha Braier (Neon Demon) est elle aussi à l’image de l’héroïne, une femme qui saura bien libérer ce trop-plein d’incandescence. Quitte à être seule à en profiter. Et puis, une lumière à soi, pourquoi pas ? Au fond, Gloria n’a pas plus besoin de quelqu’un pour briller que pour danser.

Gloria Bell (V.O., s.-t.f.)

★★★★

Drame de Sebastián Lelio. Avec Julianne Moore, John Turturo, Michael Cera, Caren Pistorius, Rita Wilson, Holland Taylor, Barbara Sukowa. États-Unis–Chili, 2018, 102 minutes.