«Tenir tête»: des sommets et des abysses

«T’avances dans cette vitesse-lumière là, pis t’es en contrôle du monde entier», dit Frédérique Ménard-Aubin.
Photo: InformActions Films «T’avances dans cette vitesse-lumière là, pis t’es en contrôle du monde entier», dit Frédérique Ménard-Aubin.


Comme Icare, Louis, Frédérique et Mathieu ont connu une envolée stratosphérique avant de se brûler les ailes et de chuter brutalement dans les ténèbres. Tenir tête croise leur expérience intime du trouble affectif bipolaire qui les unit dans une formule hybride généralement habile tenant tout à la fois du récit documentaire et de la franche confession dans un amalgame d’une générosité inouïe.

À la barre de cette mise à nu, à la fois juge et partie, Mathieu Arsenault épate de retenue à la caméra comme au scénario. Comme dans En cavale, son précédent documentaire sur trois jeunes des centres jeunesse, le cinéaste s’autorise plusieurs pirouettes sans pour autant lâcher son fil narratif. Il raconte tout avec force détails, écoutant aussi beaucoup, attentif jusqu’à la monomanie. Une monomanie versant soleil, bien contrôlée, pas celle qui l’a mené des sommets jusqu’aux abysses.

Mathieu Arsenault a vécu sa première psychose paranoïaque à 35 ans, alors qu’il pensait aborder un nouveau cycle d’abondance. Pressé par une voix impérieuse lui prêtant des pouvoirs de chaman, il quitte sa job, décaisse 15 000 $ de son REER et part pour la Californie, où une grande révolution des esprits l’attend. Il laisse derrière sa fille Lou et son amoureuse Alix, enceinte.

Pour raconter sa psychose, Arsenault puise dans une imagerie riche collant au plus près de ses confidences. Ajoutant là des filtres de couleurs (son obsession pour le rouge et les textures aura été dévorante), là des scènes décalées qui mettent en exergue l’exaltation des épisodes maniaques, il montre à quel point la décision de détruire « chimiquement cette part divine de lui-même » aura été difficile.

En mettant sur la table sa propre psychose, Mathieu Arsenault scelle un pacte de transparence avec Frédérique Ménard-Aubin et Louis Parizeau, qui décortiquent les leurs avec la même prodigalité. Grâce à eux, rarement aura-t-on eu accès avec autant d’éloquence au point de bascule menant de l’extase maniaque au vide de la dépression. Le tout est entrecoupé des témoignages de leurs proches qui réajustent le regard avec une sincérité désarmante.

À 33 ans, tout sourit à Frédérique, qui décide de cesser le lithium qu’elle prend depuis ses 20 ans. « En temps de manie, je ne me suis jamais trouvée folle, je me suis juste trouvée géniale », raconte la photographe en essayant de mettre des mots sur l’euphorie qui l’emportera bientôt. « Dans ma vie [d’alors], une seconde, c’est une minute, une minute, c’est une heure, une heure, c’est une journée, une journée, c’est une semaine. […] T’avances dans cette vitesse-lumière là, pis t’es en contrôle du monde entier. » Jusqu’à ce que tout se fissure.

Louis Parizeau, batteur pour Les Sinners dans une autre vie, a lui aussi connu cette ivresse. « Je parlais à Dieu. […] Je me pensais invincible », raconte-t-il. « Dans ce temps-là, tu souffres pas, t’es sur ton gros high, pis tu fly ! » Et c’est irrésistible, précise Frédérique, en proposant cette analogie : « Imagine qu’on part [tous dans la vie] avec un cerveau tout noir. Tu peux y faire des petits trous pour voir des choses. Tu fais ton univers ; pas l’univers, ton petit univers. […] Dans mon cas, j’ai voulu percer plein de trous dans mon cerveau pour voir plein de choses, qui m’ont éblouie, qui m’ont brûlé la rétine. »

Le nécessaire dosage entre ombres et lumières que commande la maladie colle à la structure même de Tenir tête, qui assume aussi un peu candidement sa part d’espoir. L’imbrication avec les témoignages des proches cahote bien un peu en raison d’un cadre qui aplatit l’ensemble. En surimpression, la narration ajoute heureusement un souffle qui émeut. Le dénuement des mots-scalpels dont use le trio pour raconter la psychose fait le reste en tranchant le réel dans le vif, l’exposant comme rarement à l’écran.

«Tenir tête»

★★★ 1/2

Documentaire réalisé et scénarisé par Mathieu Arsenault. Montage: Jean-André Fourestié et Mathieu Arsenault. Conception et montage sonore: Luc Mandeville. Québec, 2019, 78 minutes. En salle dès maintenant et en version abrégée à Unis le 13 mai à 21 h.