«Au temps où les Arabes dansaient», film d’ouverture du FIFA, se veut une réponse au fondamentalisme religieux

«Aujourd’hui, estime le réalisateur Jawad Rhalib, la danse est l’ennemi numéro un des fondamentalistes. Et quand des hommes dansent, c’est encore plus grave.»
Photo: R & R Productions «Aujourd’hui, estime le réalisateur Jawad Rhalib, la danse est l’ennemi numéro un des fondamentalistes. Et quand des hommes dansent, c’est encore plus grave.»

Documentariste aguerri, auteur de douze titres en 20 ans, Jawad Rhalib est d’avis que son plus récent, Au temps où les Arabes dansaient, est son plus personnel. Le film, choisi pour ouvrir mardi le 37e Festival international du film sur l’art (FIFA), résonne en écho au Maroc de l’enfance de son réalisateur. Un pays « tiraillé entre émancipation et conservatisme ».

Alors que la morale religieuse, extrémiste, monte partout — chez Rhalib aussi, en Belgique —, Au temps où les Arabes dansaient n’est pas tant une célébration des arts en pays arabes qu’un pied de nez à la censure.

« Le film montre la place de l’art dans nos vies et son importance dans la culture arabo-musulmane. Il répond aussi aux fondamentalistes, à ceux qui veulent [nous] interdire de nous exprimer à travers le corps, la musique, la littérature, le cinéma », énumère le réalisateur.

Né en 1965, ce fils de danseuse a été élevé dans un Maroc où les mini-jupes se multipliaient, comme en Occident. Lui, cependant, a subi les contrecoups de cette libération. « Être traité de fils de danseuse était la pire des injures », dit la voix hors champ, dans les premières séquences du documentaire sorti dans les salles commerciales belges à l’automne.

Au téléphone, à quelques jours de son arrivée au Québec, Jawad Rhalib ne cache pas ses raisons pour avoir fait de la danse, traditionnelle comme contemporaine, son fil conducteur. En plus de ses métaphores et de ses accointances avec le cinéma, l’art de la danse lui donnait une bonne raison de répliquer aux censeurs religieux.

« Quand les femmes dansent, on voit leurs corps, des parties des seins, leurs ventres, et ça, c’est important pour [évoquer] la liberté d’expression. Aujourd’hui, estime le réalisateur, la danse est l’ennemi numéro un des fondamentalistes. Et quand des hommesdansent, c’est encore plus grave. »

Jawad Rhalib insiste : Au temps où les Arabes dansaient n’est pas un film sur l’islam, mais sur la liberté d’expression. Il lui fallait répondre à ce « fascisme islamique » qui, en terres belges, s’exprime par la présence du parti ISLAM.

« En Belgique, des artistes ont peur, s’autocensurent, réfléchissent à ce qu’on peut dire, qu’on ne peut pas dire, jusqu’où aller. Le traumatisme Charlie Hebdo reste dans les mémoires de tous. »

Nudité et profession de foi

La censure est un fait réel et Jawad Rhalib y a goûté, plus d’une fois. Des festivals en Afrique du Nord ont préféré ne pas l’inviter, ou alors on lui demandait de supprimer des scènes. « Des chaînes de télévision ont peur de diffuser le film. Elles ne comprennent pas qu’il a un message et qu’il faut en débattre », commente-t-il.

Son message est simple, fait-il remarquer : « N’importe qui, qui est confronté à un obstacle, peut le surmonter. Des artistes confrontés [à des] menaces physiques ou de mort, vont [de l’avant] malgré la peur. »

Sa caméra, il l’a posée à l’intérieur d’une classe de danse en Égypte. Classe mixte, faut-il le préciser. Puis, il l’a transportée au Maroc, en France, en Belgique, à la rencontre de jeunes et de moins jeunes artistes, d’un chanteur travesti d’origine algérienne à un duo qui projette pendant ses spectacles de musique électronique des scènes érotiques de vieux films arabes.

On assiste aussi aux pratiques d’une troupe bruxelloise qui monte une adaptation du roman Soumission, de Michel Houellebecq. Une scène de nudité, qui suit celle de la chahada (la profession de foi musulmane), tracasse des acteurs. Rhalib a eu la liberté de conserver ce qu’il a filmé et c’est ce qui aurait notamment suscité la peur chez les diffuseurs.

Le réalisateur belge n’a pas eu affaire à la censure pendant le processus de création, qui a duré cinq ans. Mais il a parfois dû se faire convaincant, comme auprès de la professeure de danse. « Elle avait peur qu’on détourne le message, qu’on fasse un film contre l’islam, ce qui n’est pas le cas. »

Art et islam peuvent aller de pair, insiste celui qui n’a pas précisé s’il était pratiquant. « La prière est une médiation, la danse aussi. Les derviches tourneurs s’expriment par la danse, les soufis, par le chant. L’art rejoint les gens quand ils lisent ou chantent le Coran. »

L’Iran arabe ?

L’Occident confond souvent peuples arabes et musulmans, allant jusqu’à faire de l’Iran, à tort, un pays arabe. Jawad Rhalib, qui n’est ni ignorant ni ne souffre de confusion, a tenu à inclure la République islamique sous le chapeau arabe.

« J’ai fait exprès, dit-il, sans une once de gêne. [Le film] est un hommage à l’Égypte, qui a répandu la culture arabe à travers le monde musulman. Le cinéma, avec Youssef Chahine, Naguib Mahfouz, Taha Hussein, la danse, avec Oum Khatoum, etc. Ils ont influencé le monde arabo-musulman, y compris l’Iran et l’Afghanistan. »

Là où le réalisateur a échoué, c’est dans l’obtention des précieuses archives cinéma et télé de cette culture qui s’est propagée. Ce patrimoine, aujourd’hui sous l’égide du groupe saoudien Rotana, lui a été refusé, sous forme de non-réponse.

Résultat : une grande part des vieilles images qui ont été intégrées au film concerne le retour de l’ayatollah Khomeini en Iran, archives conservées notamment par la VRT, société publique flamande télévisuelle coproductrice de Au temps où les Arabes dansaient.

Notre sélection FIFA

Une joie secrète, 20 mars à Québec, 23 et 29 mars à Montréal : parmi les films portés par l’art et la résistance, notons ce film sur Nadia Vadori-Gauthier et son projet Une minute de danse par jour, que la chorégraphe française livre dans l’espace public en réaction à l’attentat de Charlie Hebdo.

Black Indians, 23 et 29 mars : appropriation ou réelle célébration ? Il faudra voir où se place ce documentaire, tourné en Louisiane auprès d’une minorité à la double identité, autochtone et noire.

Theatron. Romeo Castellucci, 24 et 30 mars : l’homme du théâtre-choc italien, plus d’une fois invité au FTA, revient à Montréal à l’occasion de ce portrait. Images et sons bouleversants, cela va de soi, mais pas seulement.

Bauhaus Spirit, 24 mars : l’architecture et le cinéma se marient bien. Tant mieux si ça se fait autour des 100 ans du Bauhaus et de son héritage alors qu’on doit plus que jamais penser nos villes selon des préceptes de simplicité.

Piazzola, The Years of the Shark, 23 et 29 mars : le maître du bandonéon revit à l’écran à travers ses archives, dévoilées pour la première fois.

Au temps où les Arabes dansaient

Documentaire de Jawad Rhalib. Belgique, 2018, 84 minutes. Au FIFA le 19 mars à 19 h 30 et le 28 mars à 17 h 30.