Festival Regard: des histoires, leurs histoires

Une scène du court métrage «Juck»
Photo: Regard Une scène du court métrage «Juck»

Avec l’adoption massive en 2017 du mot-clic #MeToo, un mouvement mondial s’est mis en place. L’affaire Weinstein, comme on la nomma après l’arrestation du puissant producteur hollywoodien, fut décisive dans le ras-le-bol généralisé médiatisé par de courageuses actrices. Bref, pour le pire, le cinéma est intimement lié à cette culture de violence envers les femmes, à présent dénoncée. Pour le meilleur toutefois, le septième art peut aussi devenir un instrument tour à tour guérisseur ou d’éveil de conscience. Cela, en permettant à des femmes de raconter des histoires, leurs histoires, fussent-elles réelles ou fictives. Long préambule pour revenir sur le saisissant programme de courts métrages #MeToo, présenté au Festival Regard.

Au dire des organisateurs, l’inclusion de cette thématique se voulait un rappel, d’une part, que tout n’est pas fini, et, d’autre part, que de jeunes cinéastes femmes, mais hommes également, sont interpellées par le phénomène. On précise avoir conçu ce programme comme « un regard réaliste, mais aussi empreint d’espoir. L’espoir, c’est l’union ; c’est l’évolution. C’est une société qui se parle et qui s’écoute. Qui sort du déni. »

En tout, six courts ont été retenus, ceux-ci en provenance d’Haïti, de Pologne, des États-Unis, d’ici… De la fiction au documentaire à l’animation, en passant par la fusion de tout cela, ce panorama en apparence restreint ratisse en réalité étonnement large.

Survivre dans ce puzzle

Prenez Corka, de la réalisatrice polonaise Katsiaryna Mara Tamkovich. On y suit un père qui soutient sa fille adolescente et tente d’obtenir justice pour elle après qu’elle eut été violée à une fête. Face à des autorités non seulement indifférentes, mais partiales contre sa fille, il fera fi des lois. À première vue, le thème fictif de Corka évoque ces films d’action machos-vengeurs vus cent fois. Mais voilà, la cinéaste détourne ces codes en insistant davantage sur le calvaire légal qu’on inflige à la victime et à ses proches : si on ne reconnaît pas le viol, un avortement n’est pas consenti, entre autres aspects.

Basées en Suède, les membres de la troupe Juck, dans le film du même nom cosigné par Olivia Kastebring, Ulrika Bandeira et Julia Gumpert, s’ouvrent sur leur démarche alors que défilent des images de leurs performances, y compris dans le métro.

« On a eu le désir d’exprimer quelque chose de puissant avec un simple geste. Un entrejambe déchargeant une énergie monstre », explique l’une d’elles.

« On voulait avoir un impact en utilisant notre corps. Un homme qui croit avoir des droits sur mon corps devrait être corrigé. Une petite fille qui me regarde doit être inspirée », lance une seconde.

Souscrivant au format documentaire également, mais revêtant des accents plus poétiques, Émergence, de Julie Bernier et Clarissa Rebouças, donne tribune à Katiana Milfort. Sur imagerie impressionniste, la jeune femme relate « ce que c’est d’être femme à Haïti ». Les deux réalisatrices mettent en scène non seulement sa renaissance, mais son émancipation par l’entremise d’une démonstration publique.

Une coproduction entre le Québec, l’Espagne et l’Irlande, The Girl Who Cannot Speak, de Laura Pellegrini et Stefano Da Frè, allie documentaire et fiction. On s’y attarde aux parcours de cinq femmes gravitant autour d’un refuge new-yorkais. Certaines y témoignent elles-mêmes, d’autres livrent leurs mots par la bouche d’une actrice. Par intermittence, une jeune fille mutique apparaît, comme un symbole de toutes celles qui sont privées de voix. Se remémorant les circonstances où, quand elle était enfant, un oncle à présent décédé profitait de leçons d’orgue pour l’agresser, une participante confie : « À ce jour, j’ai horreur du mot “pourquoi”, mais si je pouvais le revoir, je lui demanderais “pourquoi ?”. Ou peut-être pas. » L’aveu est déchirant et rend compte de la complexité des sentiments vécus, de la profondeur des plaies psychiques.

L’art qui sauve

Documentaire aussi, Dialogue entre elle et moi, de Simon Roberge, s’intéresse au cheminement de la peintre Ginette Lafontaine. Elle raconte avec un aplomb remarquable de quelle manière la peinture et l’organisme Les Impatients ont changé le cours de son existence, et continuent de le faire.

À propos d’un tableau au premier coup d’oeil coloré et pimpant, mais finalement glauque à y regarder de plus près, elle explique que la « dégueulasserie » du viol à l’origine de tous ses maux s’y trouve représentée, et que, par conséquent, ce n’est plus en elle : « c’est sorti, c’est permanent, ça rentrera plus […] Quand je fais mes peintures, ça ferme la porte à n’importe quelle sorte de pensée négative, une pensée qui me ferait mal ou me mettre à me rappeler un souvenir lointain qui est très souffrant. C’est ce qui se passe pour moi, pis ça, j’aime ça. En fait, c’est ce qui me sauve. »

Enfin, la cinéaste Yasaman Hasani a clos le cycle avec l’expérimental et très intime LeftOver. Vivant en Autriche, elle a grandi en Iran. Son film est un flot animé représentant un condensé de ses jeunes années là-bas, dans un contexte postrévolutionnaire. Plus cérébral, Left- Over n’en libère pas moins une charge émotionnelle particulière, à l’instar des autres oeuvres. Au gré de leurs formes et tons, toutes, sans exception, inspirent et suscitent réflexion.

François Lévesque est à Saguenay à l’invitation du Festival Regard.

Les lauréats 2019

Grand prix et Prix animé :Riviera, de Jonas Schloesing

Grand prix canadien : Juste toi et moi, de Sandrine Brodeur-Desrosiers

Prix du jury : Une soeur, de Delphine Girard

Prix documentaire : Suspension d’audience, de Nina Marissiaux

Prix FIPRESCI :La couleur de tes lèvres, d’Annick Blanc

Prix AQCC : Le champ de maïs, de Sandhya Suri

Prix Tourner à tout prix ! : Le déménagement, de Gabriel Vilandré

Prix du public : Nursery Rhymes, de Tom Noakes

Les coups de cœur du «Devoir»

Suspension d’audience, documentaire de Nina Marissiaux donnant la parole, glaçante, à des accros aux procès sur fond de faits divers atroces ; les sociopathes ne sont pas tous sur le banc des accusés.

Le prince de Val-Bé, fiction de Jean-François Leblanc sur un repris de justice tiraillé entre un talent qu’il méprise et l’angoisse d’explorer par-delà sa zone de confort.

Giant Bear, animation de Neil Christopher et Daniel Gies contant la traque patiente d’un ours marin gros comme un iceberg par un chasseur inuit.

 

Une version précédente de ce texte a été modifiée.

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