Réaliser à deux, c’est mieux

Dans «Nous sommes le freak show», de Marie-Hélène Viens et Philippe Lupien, Sandrine Bisson anime un bingo carnavalesque.
Photo: La boîte à Fanny Dans «Nous sommes le freak show», de Marie-Hélène Viens et Philippe Lupien, Sandrine Bisson anime un bingo carnavalesque.

Le Festival Regard, qui célèbre le court métrage à Saguenay depuis 23 ans, s’est ouvert jeudi et se déroulera jusqu’à dimanche. Depuis une décennie environ, l’événement s’est imposé comme un incontournable dans le domaine. À la fin des courses, 164 courts en provenance de près de 40 pays auront été présentés sur grand écran devant des salles toujours pleines d’un public aussi curieux que fidèle. En marge des projections : moult activités intéressantes. Prenez la causerie qu’animera vendredi le cinéaste Nicolas Krief, intitulée « Voire double : la réalisation en duo ». Y participeront Philippe-David Gagné et Jean-Marc E. Roy, de même que Marie-Hélène Viens et Philippe Lupien. On leur a posé quelques questions en amont.

Dans quelles circonstances avez-vous collaboré pour la première fois ?

Philippe-David Gagné : C’était à l’université, dans ce contexte où on cherche beaucoup ce qu’on a à dire, la façon dont on veut le dire aussi, et avec une technique souvent maladroite. Dans un milieu plus petit, l’UQAC en l’occurrence, on doit aller chercher de l’aide. Je crois que nous voulions d’abord avoir du fun, Jean-Marc et moi ; faire des films drôles, absurdes… Nos sens de l’humour se ressemblent un peu.

Jean-Marc E. Roy : Quelques années plus tard, nous nous sommes lancés dans une aventure à deux pour un projet de plus longue haleine. Et puis un autre, et un autre encore… Nous avons bien vu que nos univers se rejoignaient, mais aussi que cette collaboration nous amenait sur des terrains où nous ne serions peut-être pas allés seuls. Nos projets sont devenus moins improvisés, de plus grande envergure ; nous nous sommes assumés comme duo doté d’une démarche artistique distincte.

Marie-Hélène Viens : Pour notre part, nous ignorions que nous étions en train de « collaborer », Philippe et moi. C’est arrivé dans la confusion. Nous avons voulu nous entraider dans un moment où ni l’un ni l’autre ne savait ce qu’il faisait. Je pense que nous avons eu peur et que nous nous sommes inconsciemment dits : « C’est nous contre le monde ! » De ça est né notre premier court métrage, Bernard Le Grand, en 2013. Notre collaboration n’était vraiment pas prévue. Je pense que tout le monde était surpris. Surtout nous.

Philippe Lupien : Depuis, nous développons tous nos projets ensemble, Marie-Hélène et moi. Nous n’avons pas, pour le moment, de projet solo. Nous avons les mêmes envies de cinéma, la même vision et des méthodes qui semblent se compléter. Mais nous ne sommes pas fermés à l’idée de réaliser des projets chacun de notre bord, quoique ça paraisse pour l’heure relever de la science-fiction.

Vous doutiez-vous que la chimie serait au rendez-vous à ce point ?

P.-D.G. : Pas vraiment. Je crois que nous avions chacun une réelle ambition de faire des films. D’en faire une carrière. De réaliser, d’écrire. Cette drive-là, jumelée à notre humour, a fait qu’on a avancé ensemble. Il ne faut cependant pas passer sous silence le contexte de création propre à notre pratique : la région. Faire des films en région, c’est un autre type de bête que de faire des films à Montréal. L’isolement nous a rapprochés dans notre envie de faire des films différents, et mis en scène dans un décor différent.

J.-M.E.R. : Ça s’est placé naturellement, sans que nous nous soyons exclamés au premier jour : « Hé, voilà, nous serons désormais un duo ! » Au fil des ans, notre chimie a évolué.

M.-H.V. : Si nous l’avions su, nous aurions probablement travaillé ensemble bien avant ! Nous nous étions fait dire que travailler ensemble n’était pas une bonne idée. Que ça finirait par miner notre relation. Nous voulions éviter que ça arrive. Or, nous sommes d’abord de très grands amis. Nous partageons un univers commun tout en étant des personnes très différentes. Nous acceptons l’idée que nous ne serons pas toujours d’accord, que nous allons nous « pogner »… Par ailleurs, nous sommes très admiratifs du travail de l’autre, et curieux de voir ce que ça va donner.

P.L .: Nous nous connaissons depuis l’adolescence Marie-Hélène et moi. Alors quand nous avons décidé de collaborer, nous nous doutions que nous allions, au minimum, nous comprendre. C’est en travaillant, surtout à l’écriture, que nous avons développé notre chimie. Car ce n’est pas de la magie : c’est beaucoup, beaucoup, beaucoup de travail. Et de temps, d’obstination, d’essais-erreurs… Marie-Hélène est une véritable artiste, avec une énorme sensibilité émotive et une imagination libre et très inspirante. Elle repousse toujours nos limites, et elle le fait avec intégrité et courage. C’est très motivant.

Votre relation professionnelle a-t-elle changé, s’est-elle transformée ?

P.-D.G. :Absolument. Pendant plusieurs années, nous n’habitions plus la même région, Jean-Marc et moi. Nous collaborions à distance pour l’écriture, le montage… Lorsque je suis revenu m’établir au Saguenay, en 2014, nous avons fondé notre compagnie de production : La Boîte de pickup, qui est à présent notre gagne-pain. C’est dire que nous sommes passés de quelques semaines par année ensemble à toute l’année !

J.-M.E.R. : Au départ, nous divisions les tâches moitié-moitié, puis nous sommes allés vers une maximisation des forces de chacun. Les ratios sur les tâches se sont transformés, ont muté avec le temps.

M.-H.V. : Philippe et moi sommes moins décousus qu’au début ! Au gré des projets, tu apprends à connaître les forces et les faiblesses de l’autre, mais aussi les tiennes. Tu apprends à faire confiance, à écouter, et à avoir tort.

P.L. : Initialement, nous ne savions pas comment travailler à deux. Mais de fil en aiguille, nous avons trouvé notre place. Pour nous, l’écriture est devenue un mode de vie. Faire du cinéma, c’est un peu parler avec l’enfant en nous… D’une certaine manière, ça équivaut à refuser d’oublier cet enfant. Je pense que c’est entre autres pour ça que nous faisons des films ensemble. Marie-Hélène et moi, nous nous ressemblons à ce niveau : nous sommes deux immatures. Et puis, c’est plus le fun de jouer à deux que de jouer tout seul…

François Lévesque est à Saguenay à l’invitation du Festival Regard.


Qui sont ces duos?

Ainsi donc, les fratries Coen et Dardenne n’ont pas le monopole de la réalisation bicéphale. Pour mémoire, Philippe-David Gagné et Jean-Marc E. Roy, qui poursuivent également des pratiques solos, ont notamment coréalisé les courts métrages Patchwork, sur la Guilde des courtepointières du Saguenay, Bleu tonnerre, sur un « gars de shop » qui tente de renouer avec son ex en chansons, et Crème de menthe, sur une jeune femme qui doit vider la maison de feu son père, un accumulateur compulsif. Ces deux derniers films furent sélectionnés à Cannes. Leur nouveauté, Forêt noire, est de ce cru-ci de Regard.

Marie-Hélène Viens et Philippe Lupien, un couple à la ville, ont quant à eux cosigné les courts Bernard le Grand, sur un gamin qui refuse de grandir, Amen, sur un enfant qui serait l’ultime messager de Dieu, et Nous sommes le freak show, dans lequel Sandrine Bisson anime un bingo carnavalesque tandis que chante Louise Portal. Chacun a reçu maints prix.