«Ruben Brandt, collector»: art-thérapie

«Ruben Brandt, Collector» est une plongée dans les profondeurs de l’âme, et de l’art, qui célèbre des imaginaires foisonnants s’entrechoquant avec brio.
Photo: «Ruben Brandt, Collector» est une plongée dans les profondeurs de l’âme, et de l’art, qui célèbre des imaginaires foisonnants s’entrechoquant avec brio.

Quelques minutes après le prologue percutant de Ruben Brandt, Collector, distillant une fébrilité et une angoisse qui évoquent à la fois Hitchcock et Buñuel, l’envie de faire le décompte des références qui pullulent dans ce film d’animation laisse place à l’éblouissement béat. Et il est créé de toutes pièces par le cinéaste Milorad Krstic, originaire de Slovénie, mais établi depuis longtemps à Budapest, en Hongrie.

Peu prolifique en matière cinématographique, l’artiste a renoué avec le style de son seul et unique court métrage, My Baby Left Me (1995), donnant la nette impression que certains de ses personnages ont simplement effectué une transition temporelle. Leurs singularités physiques n’ont rien à envier à celles que l’on retrouve dans les toiles de Picasso au temps du cubisme, et personne dans cet univers ne s’en formalise : les femmes arborant plusieurs yeux d’un seul côté du visage côtoient des hommes aux bouches multiples, d’une minceur filiforme ou d’une musculature imposante.

Dans cet univers coloré qui donnerait le tournis au Douanier Rousseau s’agite un thérapeute dont le nom constitue à lui seul un véritable programme artistique : Ruben Brandt. Cordonnier (très) mal chaussé, celui qui soigne les tourments des autres est assailli depuis toujours par des cauchemars récurrents où treize grands tableaux cherchent ni plus ni moins à le liquider : par noyade, à la mitraillette, au pistolet, tout cela dans des environnements signés Vélasquez, Botticelli, Edward Hopper, Renoir ou Warhol. Ruben croit qu’il lui suffit de dérober aux grands musées du monde leurs chefs-d’oeuvre pour calmer ses angoisses. Il réclamera l’aide de quatre de ses patients, dont les capacités pourraient leur mériter une place dans le prochain Mission : Impossible, ou une variation des X-Men ; à elle seule, Mimi, croisement entre la femme-chat et Wonder Woman, impose le respect.

Les obsessions de Ruben remontent à l’enfance, et plongent dans le passé trouble de la guerre froide, époque d’expérimentations psychologiques tordues, impliquant ici de la pellicule 16 mm. Des secrets qui seront révélés par un enquêteur zélé, dont les recherches lui permettront de résoudre certaines névroses personnelles qui ne sont pas sans lien avec ce cambriolage d’envergure internationale, digne des meilleurs James Bond. Mais dont tous les scénaristes auraient en poche un doctorat en histoire de l’art.

Cette étourdissante succession de tableaux de grands maîtres, souvent encapsulés dans des scènes de dizaines de films de toutes les époques, de Claude Lelouch à Tarantino, constitue un éblouissement total, bien au-delà de son caractère parfois macabre, plongeant aussi dans les sombres profondeurs de l’inconscient. Voilà qui permet à Milorad Krstic de s’octroyer toutes les libertés visuelles, offrant un récit au rythme parfois haletant (c’est un euphémisme !), parfois contemplatif, tout particulièrement dans le décor enchanteur et bucolique qui tient lieu de refuge thérapeutique pour Ruben.

La virtuosité dont le cinéaste fait preuve peut donner le tournis à l’occasion, ou provoquer certains complexes à ceux que ce déballage de références pourrait laisser à bout de souffle. Il n’en demeure pas moins que cette plongée dans les profondeurs de l’âme, et de l’art, célèbre des imaginaires foisonnants qui s’entrechoquent avec brio.

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Ruben Brandt, Collector

★★★★

Film d’animation de Milorad Krstic. Hongrie, 2018, 96 min.