Mikhaël Hers pose la paternité sur l’autel de la tragédie

Après un drame, un jeune homme sans emploi fixe, léger et irresponsable (Vincent Lacoste) doit prendre en charge sa nièce de sept ans (Isaure Multrier) sans que le spectateur comprenne bien qui des deux protégera l’autre…
Photo: MK2 Mile End Après un drame, un jeune homme sans emploi fixe, léger et irresponsable (Vincent Lacoste) doit prendre en charge sa nièce de sept ans (Isaure Multrier) sans que le spectateur comprenne bien qui des deux protégera l’autre…

On lui devait des films subtils sur une jeunesse entre deux rives : Memory Lane, Ce sentiment de l’été. Mikhaël Hers est un cinéaste français du deuil qui cherche à capturer l’intangible et qui y parvient avec un doigté particulier, une lumière, des ellipses, ici le grain plus doux qu’au numérique de la pellicule 16 mm.

Amanda, qui sort dans nos salles vendredi, après un bel accueil en France et deux nominations aux César, est une tragédie, mais aussi une histoire d’amour, de perte et d’amitié. Après un drame, un jeune homme sans emploi fixe, léger et irresponsable (Vincent Lacoste) doit prendre en charge sa nièce de sept ans (Isaure Multrier) sans que le spectateur comprenne bien qui des deux protégera l’autre.

Un attentat terroriste dans un parc à Paris montré à travers ses conséquences est au cœur d’Amanda, car la vie des personnages alors bascule. La mère de l’enfant y est assassinée, laissant David, son frère de 24 ans, responsable de la petite, mais le film est d’abord sur la paternité, avec une sorte de distanciation face au drame. Mikhaël Hers voulait capturer aussi quelque chose de la beauté et de la vulnérabilité de la capitale française. Il dit aimer sonder l’âge des possibles et des impossibles quand un événement entraîne un personnage en marche d’un côté ou de l’autre de sa rivière.

« Je ne suis pas démonstratif, explique le cinéaste. Par petites touches, on atteint davantage le cœur des choses qu’en passant par l’œil du cyclone. J’aime la légèreté, non pour rendre un événement révoltant acceptable, mais pour toucher la vérité des sentiments à travers la psyché des personnages. Pour l’attentat, j’ai imaginé un lieu : le parc au milieu d’un pique-nique qui appartient presque au domaine du conte. À 95 % d’entre eux, cet attentat n’a pas choqué les spectateurs français, qui ont vécu ces traumatismes. »

La petite actrice de son côté, découverte après casting sauvage de centaines d’enfants, révélation à l’écran, dégage une forme de sagesse. « Elle comprenait tout, cette enfant », affirment d’une seule voix Vincent Lacoste et Mikhaël Hers.

Le cinéaste a voulu faire un film porté par le regard de David : « Mais c’est la petite Amanda qui entraîne l’histoire vers la lumière et l’espoir », précise-t-il.

Ni trop faible ni trop viril

Vincent Lacoste, très remarqué dans Les beaux gosses, Hippocrate, Plaire, aimer et courir vite, avait fait ses débuts à travers la comédie. « Dans Amanda, j’ai un rôle différent de tout ce que j’avais pu faire avant, explique le jeune acteur. David doit remettre sa vie entière en question. J’aime jouer un personnage qui devient adulte dans une société instable. Le rôle de David, ni trop faible ni trop viril, correspond au contexte d’aujourd’hui. Même l’attentat participe à la vie contemporaine. L’époque apparaît dans tout le film avec les militaires, les barrages routiers, décors d’une tragédie intime au XXIe siècle à Paris. »

Je ne suis pas démonstratif. Par petites touches, on atteint davantage le cœur des choses qu’en passant par l’œil du cyclone. J’aime la légèreté, non pour rendre un événement révoltant acceptable, mais pour toucher la vérité des sentiments à travers la psyché des personnages.

Il est sorti de sa zone de confort avec des scènes d’émotion dont il craignait le ridicule, mais en apprenant à jouer d’intériorité, rôle qui lui valut une quatrième citation aux César.

« Ayant démarré dans le métier à l’âge de 14 ans, j’ai incarné la jeunesse rebelle sur des plateaux, poursuit-il, me retrouvant cette fois avec une partenaire moins âgée que moi. Je n’ai pas d’enfants dans mon entourage. J’ignorais comment me comporter avec Isaure et quelle serait son approche de l’histoire, mais elle jouait comme une adulte. J’aimais que son personnage prenne soin du mien. Si j’ai des enfants, je me poserai plein de questions sur la paternité à cause de ce film-là. »

L’acteur de 25 ans avait arrêté un an de tourner pour se repositionner après ses prestations d’ados, en pause de changement d’âge. Il n’a pas perdu au change, se retrouvant bientôt à la distribution de French Dispatch de Wes Anderson aux côtés d’une myriade de grands acteurs : Frances McDormand, Bill Murray, Tilda Swinton, Mathieu Amalric, Timothée Chalamet, Léa Seydoux, etc., manifestement parti pour la gloire.

Cette entrevue a été effectuée à Paris dans le cadre des Rendez-vous d’Unifrance.

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