«Ca$h Nexus», planète douleur

Le réalisateur François Delisle (à droite) et la vedette de son film «Ca$h Nexus», Alexandre Castonguay
Photo: Marie-France Coallier Le Devoir Le réalisateur François Delisle (à droite) et la vedette de son film «Ca$h Nexus», Alexandre Castonguay

Le film Ca$h Nexus, de François Delisle, voit l’auteur poursuivre une quête artistique où la beauté de l’image s’inscrit volontiers en faux avec la teneur tragique du récit. Ainsi, après notamment Deux fois une femme, sur la renaissance au propre et au figuré de l’héroïne-titre qui a fui avec son fils un mari violent, Le météore, sur un prisonnier, sa mère et son ex, et Chorus, sur des parents endeuillés, voici l’histoire de deux frères, l’un cardiologue, l’autre junkie, que tout sépare… en apparence. C’est davantage au point de vue du second, Jimmy, que s’arrime le cinéaste. Dans ce rôle ardu, Alexandre Castonguay se révèle tout de poignante intensité.

« C’est un plan bien précis de Chorus qui est à l’origine de ce film-ci, explique François Delisle. Le couple, en pleine discussion sur le deuil de leur enfant, se retourne vers la télé où on revient sur les événements qui se déroulent en Syrie. C’est devenu l’élément déclencheur de la réflexion qui se trouve à l’arrière-plan du scénario de Ca$h Nexus. Mon désir était d’ouvrir ma pensée sur l’état du monde et d’aborder la question de l’iniquité. À partir de ce champ très large, je suis revenu à un format très intime : deux frères et une famille dysfonctionnelle, qui représente un peu le monde dans lequel on vit. Je suis complètement sorti de ma zone de confort. »

François Delisle confie avoir aussi voulu traiter de masculinité à travers le prisme de ces deux hommes confrontés à l’âge adulte. « L’âge adulte étant, selon moi, l’acceptation de la mort. Ces deux frères, qui existent dans une boule de douleur, réagissent différemment à cette perspective. L’un entraîne l’autre : il y a une traversée du miroir. » On serait même tenté d’affirmer qu’il y en a plus d’une ; on y reviendra.

Découvrir Jimmy

Le film s’ouvre sur un gros plan saisissant, quatuor à corde aidant, des mains de Jimmy. Ses phalanges sont tatouées, non pas des mots « love » et « hate » comme le prédicateur dans La nuit du chasseur (François Delisle revendique une dimension expressionniste à son film), mais « drop » et « dead », signifiant « crève ! » ou « raide mort », selon l’intention du moment. Or, comme le remarque Jimmy plus tard : mourir n’est pas nécessairement chose aisée.

« En découvrant Jimmy à la lecture du scénario, il y a des pans du personnage que je ne comprenais pas, mais c’était fascinant, et attirant, relate Alexandre Castonguay. Je me suis présenté à l’audition en me disant : “sois humble, essaie pas de faire comme si tu savais ce que tu sais pas.” Et donc à l’audition, François m’a dirigé — il n’y a rien de pire pour un acteur que de ne pas être dirigé, d’être laissé à lui-même. François était en plus vraiment là au tournage parce qu’il tient la caméra. Il n’est pas en retrait à vingt pieds du plateau les yeux rivés à un moniteur : il est dans l’action avec les comédiens. Il y avait une scène entre Évelyne [Brochu] et moi, en gros plan, où on pouvait l’entendre respirer : on était tous les trois dans la même bulle. Ça crée une énergie particulière, une alchimie qui a une incidence sur ta façon de jouer. »

Le mauvais fils

Qu’il s’avance sur le mont Royal telle une silhouette moyenâgeuse, son sac de couchage lui faisant cape, ou qu’il chancelle sur le bitume du centre-ville en demandant l’aumône aux automobilistes, Jimmy ne semble exister que dans l’attente du prochain fix. Il est le proverbial mauvais fils, le bébé, « l’accident » né dix ans après Nathan (François Papineau), fils chéri d’un père distant, à présent mourant (Guy Thauvette).

Quant à la mère, elle est partie jadis dans des circonstances troubles. Ce qui ne l’empêche pas d’apparaître parfois à Jimmy : manifestation apaisante (Christiane Pasquier).

La seule personne avec qui Jimmy partage quelque chose comme une intimité est Angie (Lara Kramer), une toxicomane de la rue comme lui. Tout en contraste, Nathan mène grand train de vie auprès de la magnifiqueJuliette (Évelyne Brochu). À maints égards, les existences respectives des deux frères paraissent tenir du reflet en négatif. Miroir, miroir…

Lieux choisis

Émacié pour le rôle, Alexandre Castonguay a passé de longues heures au début de chaque journée non seulement à se faire appliquer les tatouages qui bardent le corps et le visage de Jimmy, mais surtout à se faire maquiller de telle sorte que l’on perçoive les couches de crasse qui obstruent ses pores. Un outil précieux pour l’acteur, pendant le tournage, que ce déguisement cosmétique. Mais qu’en fut-il du travail en amont, de la recherche ?

« Je n’ai pas effectué une recherche, c’est plutôt la recherche qui m’a trouvé. Peut-être parce que j’étais dans ce projet, avec une acuité accrue, tout à coup, des gens venaient à moi dans la rue pour me bummer une cigarette, de l’argent… je percevais le manque, je devinais Jimmy. »

L’acteur signale également les lieux de tournages, choisis soigneusement, comme facteurs clés dans son jeu. « On savait, tous les acteurs, qu’il s’agissait d’endroits importants aux yeux de François. Pour moi, chacun d’eux revêtait un caractère sacré. Je ne voulais pas les profaner : je me savais dans l’univers de François ; il y avait un respect. Ça instaure une certaine ambiance. »

Parlant d’ambiance : Ca$h Nexus, comme les plus récents opus de François Delisle, se déroule dans une réalité poreuse. Jaillissent inopinément élans oniriques et délires hallucinatoires… Déstabilisant, pour un acteur ?

« J’étais conscient de ces décalages intermittents, mais je m’en remettais à François pour les subtilités. Par exemple, lorsque la mère de Jimmy est là, il n’est subitement plus dans son état de manque. Et il la voit pour vrai ; en ce qui le concerne, sa mère n’est pas une hallucination. »

On reconnaît en outre plusieurs thèmes récurrents dans la filmographie de François Delisle, à commencer par la famille éclatée et la figure multigénérationnelle de la mère, omniprésente même lorsqu’elle est partie, comme ici. Le couple en transit, voire en fin de parcours, constitue un autre de ces motifs récursifs.

Si Le météore a marqué un tournant pour moi en tant que cinéaste, Ca$h Nexus marque un tournant pour moi en tant que citoyen

Sans compter, comme on l’évoquait d’office, cette caractéristique maîtresse : une forme superbe s’opposant à la dureté du fond. D’ailleurs, il est des scènes difficiles dans Ca$h Nexus, tour à tour inconfortables, répulsives ou violentes, tant sur le plan physique que psychologique. Le cinéaste a-t-il craint d’aller trop loin ?

« J’ai de l’expérience, et puis le Québec est un îlot privilégié pour la liberté d’expression. Ce film-là était essentiel pour moi, dans le geste et dans le sens. J’ai une boîte de production, mais je n’ai pas de plan de carrière : je mise tout, chaque fois, sur mon prochain film. La vie est trop courte pour essayer de ménager la chèvre et le chou en création. Qui plus est dans un contexte où il y a urgence d’agir aussi bien artistiquement que politiquement. Je ne vais pas commencer à me censurer quand j’ai la chance d’aller jusqu’au bout. »

Un tournant

Fidèle à sa manière, hormis le fait qu’il en a assuré la production, la scénarisation, la réalisation et la direction photo, François Delisle a monté le film, ce qui « prend le temps que ça prend ». C’est dire que l’auteur émerge à peine. Bilan ? « Tout ce que Ca$h Nexus m’envoie maintenant comme messages, comme sens cachés, je n’y étais pas sensible pendant le tournage. Je saisis mieux le film aujourd’hui. Même si j’en avais objectivement le contrôle absolu, le film m’échappait — ce dont je me réjouis. Sur Ca$h Nexus, j’ai vécu une expérience avec l’équipe, avec Alex, que je n’ai jamais vécue avant. Lui comme François [Papineau], et tous les acteurs, m’ont donné beaucoup plus que ce que j’espérais. »

On l’aura compris, François Delisle ne regrette pas un seul instant cette incursion en des contrées créatives jusque-là inconnues pour lui. « J’ai poussé une porte et là, j’entrevois une possible trilogie, ce qui n’était pas du tout prévu. Si Le météore a marqué un tournant pour moi en tant que cinéaste, Ca$h Nexus marque un tournant pour moi en tant que citoyen. Je me suis embarqué dans un sujet vaste que je ne maîtrisais pas totalement. Tout ce que je sais, c’est que je ressentais un appel viscéral pour ce vers quoi le film m’emmenait. » Ça aussi, ça ressemble à une traversée du miroir.

Ca$h Nexus prend l’affiche le 22 mars.

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