Kim Nguyen, remonter le fil

Quand il sent les comédiens inspirés, Kim Nguyen confie aimer les «laisser aller». Pour autant, la latitude que se permet et qu’offre le cinéaste ne s’applique pas qu’aux personnages, mais à l’histoire également, voire au ton.
Photo: Marie-France Coallier Le Devoir Quand il sent les comédiens inspirés, Kim Nguyen confie aimer les «laisser aller». Pour autant, la latitude que se permet et qu’offre le cinéaste ne s’applique pas qu’aux personnages, mais à l’histoire également, voire au ton.

Si l’on se fie au résumé de Projet Hummingbird, il est facile de se méprendre quant à la nature véritable du film. On y suit deux cousins new-yorkais, Vincent et Anton, dans une aventure technologique ambitieuse : faire passer un câble de fibre optique — à travers sols, rivières et montagnes — entre le Kansas et le New Jersey. Cela, afin de gagner une milliseconde dans les transactions boursières de Wall Street, avec à la clé des gains de quelque 500 millions de dollars par année. Comme il l’explique d’office, si Vincent est résolu à créer ce passage, cette ligne imaginaire qui l’obsède, c’est parce qu’il doit savoir ce qui se trouve au bout. Or, la destination n’est pas celle qu’il, et que le cinéphile, croit. Écrit et réalisé par Kim Nguyen, Le projet Hummingbird est une ambitieuse coproduction, la troisième en trois ans pour le cinéaste québécois.

« Parmi les éléments à l’origine du scénario, il y a cette préoccupation que j’ai, encore et toujours, de la folie de notre système financier, de la “financiarisation” de nos vies », explique le réalisateur de Rebelle.

« Il y a des gens qui monnaient tout, l’essentiel : le grain, l’eau… Au gré de mes recherches, j’ai constaté à quel point on fait de l’argent sur le marché boursier avec des trucs complètement dingues… Et puis j’ai lu sur ces personnes qui creusent des tunnels, qui érigent des tours cellulaires pour gagner une milliseconde pour faire des millions, des milliards de dollars. Ça frappe l’imaginaire. »

De poursuivre Kim Nguyen, le film de J.C. Chandor Marge de manoeuvre (Margin Call), sur les magouilles au sein d’une firme d’investissement de Wall Street, l’impressionna grandement durant cette période charnière de gestation.

« Je ne voulais évidemment pas refaire ce film, qui est parfait selon moi, mais je voulais moi aussi évoquer l’absurdité tant de la haute finance que de l’état d’esprit qui y règne. »

En cours d’écriture, un expert devenu lanceur d’alerte fut consulté, et ce qu’il avait à raconter n’était pas très éloigné de ce qui est dans Le projet Hummingbird.

« C’est fou parce que le film a une dimension hyperbolique très assumée. J’ai compris que dans ce milieu, on en vient à croire que ce qu’on fait est fondamental. La consommation de cocaïne y favoriserait aussi ledéveloppement d’un complexe de Dieu. Bref, c’est un peu comme ça qu’est né le personnage de Vincent, qui est traîné dans la boue [parfoislittéralement] entre le Kansas et New York dans le but de gagner une milliseconde, et qui est convaincu qu’il figurera dans les livres d’histoires. »

Or, comme le remarque Anton à un moment : « It’s all fake. » Tout cela est factice.

Enjeux humains

À maints égards, Le projet Hummingbird s’inscrit dans la continuité de Regard sur Juliette (Eye on Juliet), film précédent de l’auteur relatant comment l’opérateur d’un hexapode chargé de surveiller un pipeline dans un pays d’Afrique du Nord aide, depuis les locaux anonymes d’une ville américaine, une jeune femme à fuir un mariage arrangé.

Entendu, les contextes diffèrent, mais les deux films ont en commun de confronter les tenants quelque peu indifférents d’une technologie de pointe avec des enjeux humains les forçant à reconsidérer leurs valeurs et motivations. Chacun son tour, Vincent et Anton vivront une telle remise en question. De beaux personnages complémentaires, que ces deux-là : Vincent le rêveur habité par une vision, et Anton le penseur, le cérébral, par qui passe la réalisation de celle-ci.

« Dès lors que les acteurs confirment leur participation, de façon très pragmatique, j’essaie de voir ce qu’ils peuvent apporter à leurs personnages ; des aspects qui n’étaient pas nécessairement dans le scénario. Dans ce cas-ci, j’ai d’abord été saisi par la différence de tailles entre Jesse Eisenberg [Vincent] et Alexander Skarsgard [Anton]. Alexander est beaucoup plus grand [il mesure 1,94 mètre] et d’habitude au cinéma, on triche de manière à atténuer ce genre de différence. Mais là, ça me plaisait. Quand j’en ai parlé à Jesse, il s’est montré emballé à la perspective que je joue avec ce contraste. Alexander a donc pu travailler beaucoup sur sa posture. » Ledit contraste fonctionne bien au-delà d’un quelconque effet comique, puisque cette disparité à l’image engendre, à la perception, cette impression qu’Anton n’évolue pas dans la même réalité que Vincent, mais un cran au-dessus. Anton qui, sans qu’on nomme un problème précis, peine dans les interactions et n’est à l’aise qu’auprès de son ordinateur et de sa famille immédiate.

« Il s’est installé une sorte de dynamique à la Souris et des hommes, et ça non plus, ce n’était pas prévu », note à ce propos le cinéaste.

Ludisme inattendu

Comme il se doit, un, ou plutôt uneantagoniste entend stopper Vincent et Anton dans leur élan. Elle se prénomme Eva, est leur ancienne patronne et est interprétée par Salma Hayek.

« C’est le personnage qui s’est le plus transformé. Au départ, c’était un homme, mais ça donnait un ensemble déséquilibré. Lorsque Salma a accepté le rôle, je lui ai accordé la même liberté qu’à Jesse et à Alexander, entre autres pour le look d’Eva. Il faut savoir que le mari de Salma est lié avec Gucci et plusieurs grosses griffes, et elle s’est amusée à explorer. Là-dessus, elle avait toujours dix longueurs d’avance sur moi ; ses choix étaient très sûrs. »

Quand il sent les comédiens inspirés, Kim Nguyen confie aimer les « laisser aller ». Pour autant, la latitude que se permet et qu’offre le cinéaste ne s’applique pas qu’aux personnages, mais à l’histoire également, voire au ton.

« Un des temps forts pour moi survient en amont du tournage : avec les acteurs principaux, on s’installe autour d’une grande table, on mange, on boit, et on lit le scénario au complet tous ensemble. Ça représente énormément de travail parce qu’à l’issue de cette étape, une bonne partie — 25, 30 % — sera retouchée. Dans ce cas-ci, il y a énormément d’humour qui a émané de la rencontre, ce que je n’avais pas anticipé. Le film s’est bonifié d’un ludisme inattendu. C’est devenu une tragicomédie. »

Quête de sens

On se gardera d’ailleurs de dévoiler en quoi il y a « tragédie », pour simplement préciser que l’un des cousins sera confronté à sa propre mortalité, et que cette ligne de fibre optiqueillusoire se muera, par le jeu de la métaphore, en ligne de vie. D’où cette « nature véritable » du film que n’annonce pas forcément la prémisse.

On mentionnait la parenté avec Regard sur Juliette, mais au fond, Le projet Hummingbird voit Kim Nguyen continuer de creuser non pas un tunnel, mais un sillon assez net. Depuis Rebelle en particulier, puis ensuite avec Un ours et deux amants (Two Lovers and a Bear), Regard sur Juliette et maintenant ce film-ci, on sent s’imposer dans sa filmographie cette idée du spirituel qui finit par l’emporter sur le matériel.

Une réflexion qui fait sourire le principal intéressé.

« J’avoue que j’ai presque peur d’en parler : ces considérations-là ne sont tellement pas à la mode. Je n’utiliserais peut-être pas l’expression “quête spirituelle”, mais “quête de sens”, certainement. »

Beau fil conducteur. Et ce n’est pas une métaphore.

Le projet Hummingbird prend l’affiche le 22 mars.

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