Catherine Hébert consacre un film à Ziva Postec

La cinéaste Catherine Hébert s’est passionnée pour la monteuse de «Shoah», Ziva Postec.
Photo: Valérian Mazataud Le Devoir La cinéaste Catherine Hébert s’est passionnée pour la monteuse de «Shoah», Ziva Postec.

« Qu’est-ce qui fait qu’une femme monte un film pendant six ans ? » La question peut sembler étrange aux néophytes du cinéma, mais aussi à beaucoup d’artisans, dont québécois, pour qui le temps est une variable tyrannique à toutes les étapes d’une production.

C’est la cinéaste Catherine Hébert (De l’autre côté du pays, Carnets d’un grand détour) qui la pose, et y répond de magnifique façon dans Ziva Postec. La monteuse derrière le film « Shoah ». Au milieu des années 1980 surgit ce documentaire-fleuve signé Claude Lanzmann qui donne la parole aux victimes, témoins et bourreaux de la machine de mort nazie, recueillant leurs témoignages sans artifice, sans images d’archives à l’appui, que des confidences aux tonalités diverses, mais toujours d’une vérité froide et cruelle.

Cette oeuvre que son créateur lui-même qualifiait de « monstre », entre autres par sa durée démesurée (9 h 30), cache près de 300 heures de pellicule dans lesquelles il fallait trouver un film. Ce fut en bonne partie la tâche, colossale, de Ziva Postec. Toutefois, à l’époque, Lanzmann s’était bien gardé de le dire, de même que la célèbre amie du journaliste cinéaste, Simone de Beauvoir, qui n’avait pas cru bon de souligner l’apport déterminant de la monteuse dans son apologie du film.

Une vie cinématographique

Quelques décennies plus tard, Ziva Postec voyait débarquer à Tel-Aviv une Québécoise qui aurait pu être sa fille, étrangère à sa culture, mais désireuse de comprendre ce qui a pu pousser cette Israélienne installée à Paris dans les années 1960 à mettre sa vie entre parenthèses pour édifier cette oeuvre colossale. « Une femme dont la vie est très cinématographique, qui a vu son mari mourir noyé sous ses yeux alors qu’elle attendait leur premier enfant, qui a travaillé avec Alain Resnais, Jacques Tati et Orson Welles, et qui a négligé sa fille pour le montage d’un seul film », précise la documentariste.

 
Photo: Les Films du 3 mars Ziva Postec, à sa table de montage

Catherine Hébert connaissait l’existence de ce film-événement qui fait toujours école. Elle en avait vu des extraits ici et là à la télévision, mais son intérêt fut grandissant après la rencontre, en 2012, de Rémy Besson, qui à l’époque terminait son doctorat sur Shoah. Au fil de leurs échanges sur le caractère indispensable du monteur (Hébert collabore régulièrement avec la monteuse Annie Jean, et ne saurait s’en passer), ils ont discuté de Ziva Postec, que la cinéaste ne croyait plus de ce monde. Besson l’a rassurée, et ainsi commença une petite entreprise de séduction auprès d’elle, aboutissant quelques années plus tard à cette oeuvre hybride traitant autant de cinéma, de fièvre créatrice que des tumultes de l’Histoire.

La convaincre de se révéler, d’illustrer et d’entremêler sa trajectoire personnelle à celle d’un film majeur, et monumental, ne fut pas chose si ardue. Pour Catherine Hébert, les défis étaient ailleurs. Il fallait d’abord mettre en lumière « un métier de l’ombre, un métier invisible », mais aussi traiter d’un film dont la cinéaste ne pouvait montrer aucune image ! « Claude Lanzmann n’a jamais donné aucun droit à qui que ce soit sur les images de Shoah, tient-elle à préciser. Mais il a vendu toutes les chutes au Musée de l’Holocauste de Washington. Alors, même si je n’avais pas accès au film, je pouvais visionner et utiliser une quantité impressionnante de matériel, dont beaucoup d’extraits numérisés et disponibles sur Internet. » Ce qui lui a permis, justement avec la complicité de la monteuse Annie Jean, de jouer à l’équilibriste, de faire quelques tours de passe-passe cinématographiques, « de mélanger les temporalités », et d’épouser ainsi les méandres de la mémoire de son héroïne.

La personnalité flamboyante, excessive, voire tonitruante de Lanzmann, décédé le 5 juillet 2018 à Paris, était connue de tous, et de Ziva Postec en particulier. Devant Catherine Hébert, elle s’en ouvre volontiers, au point que l’on peut se demander si elle n’a pas saisi là une occasion, celle de faire reconnaître (enfin) la valeur de son travail, qui lui fut dérobé à l’époque. « Je n’ai jamais senti de volonté revancharde, dit la documentariste. Par contre, elle voulait partager cette aventure, et j’ai été touchée par son ouverture et son honnêteté, surtout lorsqu’elle aborde le sacrifice qu’elle a fait dans sa relation avec sa fille. Je ne croyais pas qu’elle irait aussi loin. » Car pendant les six années de montage de Shoah, elle n’a pas vu son adolescente grandir, « complètement submergée » par cette tâche titanesque. Et lorsque la jeune fille a claqué la porte de la maison familiale, avec la ferme intention de ne pas revenir, le coup fut dur à encaisser pour Ziva Postec.

Mère et fille

Le film de Catherine Hébert pose une question fondamentale, et dont la réponse apparaît toujours aussi complexe, quasi inextricable. Jusqu’où sommes-nous prêt à aller pour créer une grande oeuvre ? Les enfants doivent-ils nécessairement en payer le prix ? Une interrogation à laquelle Manon Barbeau avait elle-même tenté de répondre dans son émouvant portrait de famille, Les enfants de « Refus Global » (1998). « Ziva continue de croire qu’il faut aller jusqu’au bout, qu’il y a des sacrifices à faire, malgré tous les regrets qu’elle continue de porter en elle. » Et qu’en pense sa fille ? « Je l’ai invitée à participer au film, mais elle a poliment décliné l’invitation. C’est encore trop douloureux pour elle. »

«Ziva Postec. La monteuse derrière le film "Shoah"», de Catherine Hébert, prendra l’affiche à Montréal et Québec le vendredi 15 mars.