«Dérive»: en eaux profondes

Éléonore Loiselle incarne Océane tandis que Maèva Tremblay interprète Marine. La première embrase l’écran, la seconde broie le cœur avec ses grands yeux.
Photo: Axia FIlms Éléonore Loiselle incarne Océane tandis que Maèva Tremblay interprète Marine. La première embrase l’écran, la seconde broie le cœur avec ses grands yeux.

En entrevue au Devoir, la scénariste Chloé Cinq-Mars expliquait à propos du film Dérive : « Je voulais parler de ce que c’est, que de devenir une femme, de la violence que ça représente de devenir une femme. » Et de fait, c’est là l’idée maîtresse qui se dégage d’un récit qui ne craint pas de plonger dans des zones difficiles, voire troubles. Réalisé par David Uloth, Dérive s’attarde plus précisément à trois âges de la femme, offrant autant de portraits sensibles.

Au cœur de ce premier long métrage pour le couple à la ville se trouve une cellule familiale monoparentale dont on assiste, dans un premier temps, à l’éclatement. Cela, dans la foulée du décès soudain du père, survenu en amont de l’action.

Dans la maisonnée, une femme, une jeune fille et une enfant encaissent différemment le choc. Catherine, la mère, surnage comme elle le peut. Entre les récriminations silencieuses de ses deux filles qui ne la blâment pas tant pour une raison spécifique que par défaut, parce qu’elle est là, Catherine est en recherche d’emploi, prise à la gorge avec les dettes que lui a abandonnées son mari en mourant.

Océane, l’aînée de 16 ans, traficote on ne sait quoi à l’école et, sur le terrain de foot, ne parvient pas toujours à réprimer des bouffées de violence. Nourrissant en secret le rêve de devenir actrice, elle se prend d’une folle passion pour un comédien pas mal plus âgé qu’elle. En apparence sûre d’elle, l’adolescente a la tête remplie d’idées romantiques la rendant aveugle à la prédation dont elle est l’objet.

Marine, la cadette de 11 ans, vit pour sa part carrément dans le déni, certaine qu’elle est de sentir la présence de son père, qu’elle voit même, parfois. L’esprit encore immergé dans l’enfance et le regard chargé d’innocence, la voici bien mal équipée pour entrer à l’école secondaire, où sa sœur a autre chose à faire que de veiller sur elle.

Victime d’intimidation et en proie à des souvenirs refoulés qui menacent de rejaillir de son inconscient en un torrent furieux, Marine est la plus vulnérable des trois protagonistes. Parce que l’écriture est, à la fois, pleine d’acuité et d’une infinie délicatesse, on met un moment à comprendre que cette petite est en dépression.

Sous la surface

C’est d’ailleurs là un aspect sur lequel on ne saurait trop insister : la qualité du scénario. Sans faux-fuyant, mais sans pathos non plus, Chloé Cinq-Mars explore des espaces psychologiques et relationnels douloureux, d’abord individuellement, puis en les entrelaçant à mesure que croît le patient mais constant crescendo.

À la mise en scène, David Uloth prend le relais narratif avec tact et empathie, entrant en symbiose narrative : sa caméra flotte, en apesanteur, qu’elle soit immobile face aux protagonistes paralysées par le chagrin, la peur ou le doute, ou qu’elle s’avance lentement, presque appréhensive, à l’instar là encore de Catherine, Océane et Marine.

Dans la composition de ses plans d’ensemble, le cinéaste s’avère habile, d’une part, à établir les dynamiques en présence et, d’autre part, à laisser entendre que des tensions invisibles courent sous la surface. Lors de scènes choisies, Uloth s’approche au plus près des visages pour y lire ce qui est tu, consciemment ou non. Capable de jouer avec la forme et de ménager des instants empreints d’une certaine recherche esthétique (les visites dans la bulle mentale quelque peu éthérée de Marine, l’admirable séquence d’ouverture, entre autres), David Uloth donne toutefois la priorité absolue aux actrices.

Héroïnes unies

Ces dernières sont exceptionnelles. Mélissa Desormeaux-Poulin hérite de la partition la plus ardue puisque Catherine est un personnage en demi-teintes plutôt qu’en éclats dramatiques. Des passages explosifs sur le plan émotionnel surviennent, certes, mais de manière générale la comédienne a la tâche délicate, et moins « voyante », de maintenir un ballant entre l’exaltation d’Océane et la mélancolie de Marine.

Éléonore Loiselle incarne Océane tandis que Maèva Tremblay interprète Marine. La première embrase l’écran avec son énergie et son charisme, le regard vaguement félin, la dégaine androgyne. La seconde broie le cœur avec ses grands yeux un peu perdus pour avoir trop vu. Des révélations, toutes les deux.

On s’attache d’emblée à ces trois héroïnes qui, en pleine tempête, s’éloignent initialement les unes des autres. De ballottements en quasi-noyade, elles réapprendront à voguer de conserve, unies par une résilience et un amour, surtout, plus forts que la souffrance.

Dérive

★★★★

Drame psychologique de David Uloth et Chloé Cinq-Mars. Avec Mélissa Desormeaux-Poulin, Maèva Tremblay, Éléonore Loiselle, Emmanuel Schwartz, Émilie Bierre, Réal Bossé. Québec, 2018, minutes.