«Never Look Away»: l’art du vide

Tom Schilling, sans charisme, est insipide dans le rôle de Kurt.
Photo: Métropole Films Tom Schilling, sans charisme, est insipide dans le rôle de Kurt.

En 2006, le réalisateur allemand Florian Henckel von Donnersmarck fit une entrée fracassante sur la scène cinématographique mondiale avec La vie des autres. Drame sentimental racontant, dans l’Allemagne de l’Est de 1984, la liaison passionnée entre un dramaturge et une actrice telle que perçue par l’officier de la Stasi chargé de les espionner, le film gagna maints prix, dont l’Oscar et le César du meilleur film en langue étrangère. On annonçait l’avènement d’un cinéaste majeur. Puis vint en 2010 Le touriste, remake hollywoodien clinquant, et embarrassant, du succès français Anthony Zimmer. De retour dans ses terres, si l’on veut, von Donnersmarck propose avec Never Look Away une synthèse de son travail.

Le film donne en effet à voir le meilleur et le pire d’un auteur manifestement désireux de tenir un propos, mais tenté en même temps par une certaine vacuité formelle que facilite sa maîtrise technique. Librement inspiré de la vie du célèbre peintre Gerhard Richter (rebaptisé Kurt Barnet), 87 ans, et qui a désavoué le film, Never Look Away est une chronique de trois heures au mouvement ample et assez bien réglé couvrant autant de décennies de l’histoire allemande.

L’action démarre à Dresden en 1937. Kurt, orphelin de sept ans, visite avec sa tante Elisabeth une exposition réunissant des oeuvres jugées déviantes par les autorités nazies. La jeune femme ne partage pas cet avis, mais se garde de contredire le guide. Quant au petit Kurt, son regard laisse entrevoir un attrait instinctif pour l’art.

Internée peu après pour schizophrénie, Elisabeth est stérilisée puis euthanasiée par le professeur Carl Seeband, eugéniste nazi.

Insipide Tom Schilling

Des années plus tard, Kurt, étudiant aux beaux-arts contraint de s’en tenir au réalisme social, s’éprend d’Ellie, une étudiante en mode qui est aussi la fille du professeur Seeband, dont Kurt ignore qu’il est responsable de la mort de sa tante. Deux amants, et en périphérie un homme qui jauge : difficile de ne pas percevoir dans ces amours surveillées à l’ère de la RDA le repli stratégique d’un cinéaste cherchant à reproduire la magie passée. Ce qui ne survient que par intermittence.

Le film explore deux enjeux principaux : la nécessité pour un artiste de développer sa propre vision et le pouvoir guérisseur de l’art — aspect qui s’avère de loin plus intéressant. En effet, les aléas de l’apprentissage de Kurt, qui occupent souvent le premier plan, font pâle figure comparativement à l’entrelacs de duperies et de faux-semblant déployé en toile de fond.

L’absence totale de charisme de Tom Schilling, insipide dans le rôle de Kurt, n’aide pas. De fait, il est éclipsé par ses partenaires, les magnétiques Paula Beer (Frantz, Transit), qui joue Ellie, et Sebastian Koch (La vie des autres, Le carnet noir), qui incarne le vil professeur. Sans oublier Saskia Rosendahl, brève mais marquante en Elisabeth. Ce sont eux qui donnent ses quelques moments forts à un film qu’on dirait par-dessus tout préoccupé par son esthétisme creux.

Car, ironiquement, alors même qu’il conte cette histoire d’un peintre « qui se trouve », von Donnersmarck s’égare en privilégiant une approche visuelle certes recherchée, mais parfaitement anonyme.

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Never Look Away (V.O., avec s.-t.a.)

★★ 1/2

Chronique de Florian Henckel von Donnersmarck. Avec Tom Schilling, Paula Beer, Sebastian Koch, Saskia Rosendahl, Oliver Masucci. Allemagne, 2018, 188 minutes.