Vol et survol d’art

Son anglais alambiqué ne l’empêche pas d’être un moulin à paroles. Un doute langagier, un léger embarras à la prononciation, et le voilà dans une époustouflante réponse. Au bout du sans-fil, Milorad Krstic donne l’impression de sortir lui-même de son Ruben Brandt, Collector. Bien que ponctué de lentes séquences, ce long métrage d’animation roule à vive allure.

« Mon premier objectif était de ne pas ennuyer. Le récit ne vous laisse pas de repos, vous n’aurez pas le choix de suivre jusqu’à la fin », commente celui qui s’estime pressé de nature, « même dans le désert ».

Artiste multimédia, Milorad Krstic tient avec Ruben Brandt, Collectorson premier long métrage, à près de 70 ans (il est né en 1952). Et c’est par une plongée dans la peintureoccidentale, celle-là même que chérissent les musées du monde, qu’il y est parvenu. Le Ruben Brandt dutitre collectionne les chefs-d’œuvre… volés.

 
Photo: Métropole Films Milorad Krstic

Histoire de l’art et thriller s’y confondent, avec comme personnage central un psychologue égocentrique et possessif devenu un terrible brigand. Ses victimes : le Louvre, la Tate, l’Hermitage, le MoMA… Pour Milorad Krstic, le crime reste la meilleure façon de raconter l’art.

« C’est un film sur l’art, qui ne prend pas la voie de l’art. L’histoire de ce criminel qui vole les peintures est plus intéressante. Mais je voulais davantage. Il ne vole pas ces tableaux pour les revendre. Il les vole parce qu’il en est hanté. Il doit les posséder. »

Symphonie audiovisuelle

Il est rafraîchissant, ce Milorad Krstic. Oui, il est rare que nos écrans présentent l’œuvre d’un Slovène établi en Hongrie. Oui, son film tourné en anglais est teinté d’un tour du globe inusité. Oui, ce peintre n’avait rien réalisé pour le cinéma, si ce n’est un court il y a un quart de siècle.

Sa brise toute fraîche, on la trouve dans son sujet, son traitement, ou ses références, un véritable méli-mélo. Krstic s’approprie de manière explicite la grande histoire de l’art — de Botticelli à Warhol — et livre des clins d’œil au cinéma — Eisenstein, Chaplin et autres Fellini y passent. Puis, il adopte le film noir et signe une intrigue forte en psychologie et soubresauts.

« Je voulais une symphonie audiovisuelle, à plusieurs couches, dit le cinéaste. Le récit en est une, mon hommage aux tableaux et films en est une autre. »

Milorad Krstic ne précise pas où il a puisé ses scènes. Il signale qu’il travaille sous l’influence de tout ce qu’il a vu. Le septième art est cimenté dans sa tête ; c’est son subconscient qui s’exprime. Au bout, une centaine de titres cités. Sans compter la silhouette d’Hitchcock, qui apparaît en glaçons pour cocktails.

« Je n’inclus pas ces références pour les fans de Tarkovski ou Kurosawa, mais au cas où quelqu’un déciderait de mettre le film sur pause. C’est mon rythme. Je veux que les gens s’arrêtent pour découvrir mon hommage au cinéma mondial. »

C’est un film sur l’art, qui ne prend pas la voie de l’art. L’histoire de ce criminel qui vole les peintures est plus intéressante. Mais je voulais davantage. Il ne vole pas ces tableaux pour les revendre. Il les vole parce qu’il en est hanté. Il doit les posséder.

Malgré une certaine retenue, l’artiste se permet de grandes libertés, comme de transformer la femme au cœur de La naissance de Vénus, de Sandro Botticelli, en étrangleuse. Sa symphonie, confie-t-il, il la voulait unique, loin des stéréotypes. S’il a un faible pour des scènes surréalistes, c’est parce qu’elles permettent de s’éclater. Son plaisir aura été de dessiner l’horreur là où on ne l’attend pas.

« Ce qui m’intéressait, ce n’était pas de créer des zombies à partir des monstres de Goya [les gravures Les désastres de la guerre], mais à partir des belles filles chez Botticelli ou Velázquez. J’ai voulu que vous soyez hantés par la beauté et l’innocence de personnages enchanteurs », dit-il.

Liberté de création

Il a fait d’Olympia, tableau fondateur de la modernité signé Édouard Manet, une des obsessions du voleur Ruben Brandt. La peinture du Musée d’Orsay, rappelle le cinéaste, a été la première à expliciter le désir sexuel des hommes. « Manet n’a pas peint seulement une femme couchée. [Celle-ci] est clairement une prostituée, qui nous regarde dans les yeux », résume-t-il.

Photo: Métropole Films

C’est un autre tableau impressionniste du même musée parisien qui est le préféré de Milorad Krstic : Portrait de Renoir, du moins connu Frédéric Bazille. « Je l’ai découvert quand je vivais à Paris, il y a 50 ans. Il m’a fasciné par la pose très atypique de Renoir, assis les pieds sur la chaise, décrit-il. Je me suis toujours demandé, poursuit le peintre slovène, si c’était le choix de Renoir ou de Bazille. » Peu importe, ce portrait d’artiste lui apparaît comme l’emblème de la liberté de création.

Botticelli, Velázquez, Manet, mais aussi Le Titien, Van Gogh, Gauguin, Picasso, Magritte ou encore Edward Hopper sont parmi les peintres cités. Malgré des tableaux libres de droits, un dixième du budget a été consacré à la reproduction de cette tonne de toiles, qui compte 150 artisans. « C’est beaucoup d’argent », selon Milorad Krstic, qui donne en exemple le cas du Warhol, Elvis I II. « Il a fallu payer la Fondation Warhol et la Fondation Presley. »

Le cinéaste slovène a affronté plus d’un obstacle, entre les exigences des uns et le refus des autres. Son principal regret : ne pas avoir convaincu la Fondation Miró. « Elle n’a pas compris mon humour. Je suis sûr que Miró aurait accepté. Il avait mon sens de l’humour », pense, rêveur, Krstic.

Ruben Brandt, Collector prendra l’affiche le 15 mars.

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