«Climax»: danser à en crever

À travers les comportements de plus en plus déchaînés de cette troupe coincée en huis clos, Gaspar Noé revisite l’ensemble des thèmes abordés dans ses films précédents: la soif de vengeance, le rejet, les élans incestueux, mais surtout la notion de désir lorsque celui-ci est libéré de tout tabou sociétal, paradis artificiels aidant.
Photo: AZ Films À travers les comportements de plus en plus déchaînés de cette troupe coincée en huis clos, Gaspar Noé revisite l’ensemble des thèmes abordés dans ses films précédents: la soif de vengeance, le rejet, les élans incestueux, mais surtout la notion de désir lorsque celui-ci est libéré de tout tabou sociétal, paradis artificiels aidant.

Du haut des airs, comme si l’on regardait à travers les yeux d’un quelconque dieu, on voit une jeune femme se traîner dans la neige en hurlant. Autour d’elle, tout n’est que blancheur immaculée. Soudain, elle freine sa progression puis se couche sur le dos. Rit-elle ou pleure-t-elle ? L’espace d’un instant, ses bras en croix s’agitent : dans les ailes d’ange ainsi esquissées apparaissent des traces de sang. Difficile de le croire, mais cette séquence d’ouverture est en l’occurrence l’un des moments les plus sereins du film Climax. Sachant que c’est Gaspar Noé qui l’a réalisé, faut-il s’en étonner ?

Pour le compte, cette scène initiale résulte d’événements dont on ne découvrira la teneur qu’ultérieurement, le réalisateur d’Irréversible aimant se jouer de la temporalité au montage, entre autres outils de déstabilisation.

Inspiré d’un fait divers survenu au milieu des années 1990, Climax se déroule dans le confinement d’une école désaffectée perdue dans la campagne française. Au cours des trois jours précédents, les membres d’une troupe de danse y ont répété intensivement en vue d’une tournée américaine. Leur générale, filmée en un lent mouvement pulsatoire avant-arrière, constitue le premier morceau de bravoure visuel du film.

Vidés, les danseuses et danseurs ne pensent plus qu’à se défouler : sur une table, un grand bol de sangria. À l’insu des fêtards, quelqu’un y a ajouté une substance inconnue. Ce qui survient ensuite tient de la descente aux enfers.

Un détail au sujet du titre : « climax », utilisé ici dans sa déclinaison anglaise, a deux significations, soit « orgasme » et « culmination ». Malgré la nudité copieuse, c’est davantage ce second sens qui s’applique au film.

 
Aller voir «Climax» ou pas? La réponse de François Lévesque.

Film-somme

Lauréat d’un prix art et essai à Cannes, Climax représente une sorte d’oeuvre-somme pour un cinéaste qui cultive la rareté — cinq longs métrages en vingt ans. Ainsi, à travers les comportements de plus en plus déchaînés de cette troupe coincée en huis clos, Gaspar Noé revisite l’ensemble des thèmes abordés dans ses films précédents : la soif de vengeance, le rejet, les élans incestueux, mais surtout la notion de désir lorsque celui-ci est libéré de tout tabou sociétal, paradis artificiels aidant.

Omniprésente, la fascination ducinéaste pour les sexualités tous azimuts de jeunes protagonistes, qu’il s’est déjà plu à filmer dans Enter the Void et Amour 3D, cache un paradoxe. En effet, en filigrane, l’acte sexuel est invariablement associé au malheur, voire à une pulsion morbide.

Sous couvert de provoc, il y a là quelque chose de curieusement moralisateur. Ce n’est ni bon ni mauvais, mais simplement une composante, sans doute inconsciente, du cinéma de Gaspar Noé.

Gaspar Noé qui, Climax le prouve encore, maîtrise le plan-séquence comme peu de cinéastes. Sa caméra parfaitement fluide se joue de la gravité. On pense à ce segment tardif où les personnages se tortillent sur le sol, entre copulation frénétique et isolement halluciné. Ce tableau vivant est entièrement éclairé en rouge. D’autres, aussi saturés, le sont en vert ou en bleu, une référence au Suspiria de Dario Argento. C’est revendiqué.

De fait, lors de la présentation des personnages en format (faux) documentaire, Noé empile à la vue, de part et d’autre du téléviseur où défilent les danseurs, des films, dontSuspiria, La maman et la putain de Jean Eustache, Possession d’Andrzej Zulawski, de même que des bouquins comme Suicide : mode d’emploi de Claude Guillon et Yves Le Bonniec.

Qualité hypnotique

Au-delà de l’aspect technique, Climax est un film qui devient, à dessein, de plus en plus oppressant, le style de Noé consistant en un assaut violent des sens et des émotions. L’ensemble possède toutefois une qualité hypnotique indéniable. Jumelées à cette mise en scène réglée au quart de tour ainsi qu’à une bande musicale et son délirante, les chorégraphies d’inspiration street-dance à progression baroque induisent presque une transe.

À terme, le film ne s’en résume pas moins à un « bad trip » de 95 minutes. À chacun de déterminer si sa curiosité cinéphile est suffisamment grande pour s’y soumettre. Une chose est sûre, c’est là du vrai cinéma, mais d’un genre, peut-être, qu’on se satisfait de ne voir qu’une seule fois.

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Climax

★★★

Drame de Gaspar Noé. Avec Sofia Boutella, Romain Guillermic, Souheila Yacoub, Claude-Emmanuelle Gajan-Maull, Kiddy Smile, Giselle Palmer. France, 2018, 95 minutes.