«Dérive»: trois femmes à bon port

David Uloth avait beau connaître les contours des personnages et les grandes lignes de l’histoire imaginés par Chloé Cinq-Mars, il n’en fut pas moins quitte pour un tsunami émotionnel.
Photo: Marie-France Coallier Le Devoir David Uloth avait beau connaître les contours des personnages et les grandes lignes de l’histoire imaginés par Chloé Cinq-Mars, il n’en fut pas moins quitte pour un tsunami émotionnel.

À un moment du film Dérive, une enfant implore sa maman du regard en lui demandant : « Pourquoi on peut pas vieillir d’un coup ? » La question, toute simple, est poignante dans le contexte, la mère répondant : « Je pense que c’est ce qui est en train de t’arriver. » La petite s’appelle Marine et, sans trop en dévoiler, on précisera qu’elle a été éprouvée au-delà de ses 11 ans. Idem pour sa sœur aînée Océane, 16 ans. Catherine, leur mère, fait ce qu’elle peut, elle qui, au décès du père de ses deux filles, n’a hérité que de dettes et de récriminations tues. En dépit des épreuves et de la grisaille, la lumière prévaut néanmoins, celle-ci nourrie par la force tranquille qui sommeille en ces femmes nées de l’imaginaire de la scénariste Chloé Cinq-Mars. C’est son conjoint cinéaste, David Uloth, qui les a accompagnées dans leur passage au grand écran.

« Le développement initial du récit remonte à 2005. Les trois personnages féminins étaient là d’emblée : la mère et les deux sœurs. Depuis le début, je voulais parler de ce que c’est, que de devenir une femme ; de la violence que ça représente de devenir une femme. Ça impliquait, pour moi, trois tournants : l’entrée au secondaire, le premier amant et le moment où on devient mère. Je n’avais pas d’enfant en commençant l’écriture, mais après être moi-même devenue mère, j’ai beaucoup revisité et transformé ce volet-là », relate Chloé Cinq-Mars.

L’élément du père/époux défunt était également là d’entrée de jeu. « Toute cette dimension est inspirée par David, qui a vécu le deuil d’un parent étant jeune. J’ai été à même de constater comment un deuil comme ça, tu le gardes toute ta vie. David a été hanté par ce deuil-là et ça a formé la personne qu’il est devenu. J’ai observé ce même phénomène chez des amis proches… On a énormément d’empathie pendant six mois, et après on est porté à penser : “Oui, mais la vie continue.” Mais non, ce n’est pas si évident. La vraie réaction, la vraie transformation, elle se produit plus tard. »

Tsunami émotionnel

David Uloth avait beau connaître les contours des personnages et les grandes lignes de l’histoire pour avoir été le témoin privilégié de leur évolution, il n’en fut pas moins quitte pour un tsunami émotionnel lors de sa lecture de la première version du scénario.

« Tout en lui donnant mon input chaque fois qu’elle me le demandait, j’avais laissé à Chloé sa bulle de travail. Quand j’ai lu ce traitement initial, j’étais à bord d’un train en direction de Zurich pour un festival avec un court métrage — écrit par la mère de Chloé et qui parle de deux sœurs ! Et donc, je suis là et je lis et, en arrivant au troisième acte, où ça devient assez intense, je me suis mis à brailler, mais vraiment brailler. »

Et le cinéaste de confier qu’il fut touché parce qu’il voyait celle qu’il aime s’épanouir dans sa création, mais aussi en tant que personne ayant perdu un parent, sa mère en l’occurrence.

« Je me suis senti très proche des deux filles. Je les connaissais depuis longtemps, d’une certaine façon, leur mère aussi : Chloé lance des idées pendant qu’on fait la vaisselle ou qu’on soupe ; il y a un côté fusionnel à notre processus. Et donc, ce qui s’est passé, c’est que je suis tombé amoureux de ces trois femmes. Ça me fait mal de les laisser partir. De voir les comédiennes leur donner vie par la suite… j’y repense et ça m’émeut… » conclut David Uloth en se séchant les yeux, la voix étranglée.

Rôles inhabituels

Au sujet des actrices justement, on peut dire que le film fut touché par la grâce. Mélissa Desormeaux-Poulin incarne Catherine, cette mère qui surnage à grand peine, Éléonore Loiselle est l’adolescente Océane qui s’évade dans un amour trouble avec un homme plus âgé, tandis que Maèva Tremblay campe la jeune Marine qui refuse de croire que leur père est mort.

Si l’on connaissait de longue date le talent de la vedette d’Incendies, de Denis Villeneuve, on reste soufflé par la sensibilité à fleur de peau des deux nouvelles venues qui jouent sa progéniture. Ici, il convient d’indiquer que Chloé Cinq-Mars, outre son crédit de scénariste, a été directrice de casting et coach pour les enfants acteurs.

De 200 à 300 jeunes candidates, selon le rôle, furent rencontrées pour les partitions de Marine et d’Océane, mais les trois personnages étaient très convoités. « On s’est beaucoup fait dire que ce sont des rôles féminins qu’on ne voit pas d’habitude », révèle Chloé Cinq-Mars.

« Les arcs de chaque personnage sont super bien développés — on a cherché des filles qui étaient capables de puiser dans des puits d’émotions très profonds. Ce que j’aime le plus par rapport à ces trois femmes, c’est leur détermination à ne pas se perdre, leur résilience », renchérit David Uloth.

« J’étais en pleine rédaction lors de l’éclosion du mouvement #MoiAussi. Il y avait alors l’affaire Ghomeshi qui faisait les manchettes, et on s’attardait sur le fait que cette femme l’avait revu après l’agression qu’elle alléguait et qu’elle s’était faite belle, et j’ai été frappée par les similarités avec ce que j’écrivais, dans la mesure où Océane, qui a 16 ans, se fait belle et se maquille pour cet homme qu’elle veut séduire. Mais ce qui se passe après n’en est pas moins un viol. »

Équilibre dramatique

En dépit de situations parfois chargées, Chloé Cinq-Mars n’entendait pas proposer une trame déprimante ou misérabiliste. « Ce sur quoi je désirais me concentrer, c’est la force des personnages. »

D’ailleurs, l’un des aspects les plus intéressants du scénario réside dans sa manière de nuancer le trait. Par exemple, on montre la cruauté dont sont capables les fillettes entre elles par l’intimidation que subit Marine à l’école, mais plus loin, on offre un contrepoint en s’attardant à l’empathie et à la solidarité dont les femmes savent faire preuve lors d’un entretien d’embauche de la dernière chance (mention pour la justesse de Danielle Proulx).

Il y a un équilibre dramatique à l’œuvre tout du long : certains passages serrent le cœur alors que d’autres sont des baumes.

À la réalisation, David Uloth a privilégié une caméra en apesanteur, presque flottante, capable autant de s’approcher au plus près des visages pour y lire tout ce que les personnages taisent que de maintenir une distance pudique, respectueuse, en ces occasions où l’on peinerait à regarder sinon.

À cet égard, impossible de ne pas s’enquérir auprès de la scénariste de ce qu’elle a ressenti en découvrant le film.

« J’ai beau les avoir créées, je… Eh bien, moi aussi, je suis tombée amoureuse de ces trois femmes-là. » On ne saurait l’en blâmer, parce que nous aussi.

Dérive prend l’affiche le 8 mars, à temps pour la Journée internationale des femmes.