Oublier le passé avec «La fin des terres»

Loïc Darses, 25 ans, cinéaste
Photo: Marie-France Coallier Loïc Darses, 25 ans, cinéaste

II n’y a personne devant la caméra du documentaire La fin des terres, de Loïc Darses. Les participants, qui y réfléchissent tour à tour sur l’avenir du Québec, sont en voix off, derrière les images. C’est dire tout de suite combien ce jeune cinéaste de 25 ans s’exprime par la forme autant que par le fond.

Pour son premier long métrage, Loïc Darses ne s’est pas attaqué à un mince sujet. Il propose une méditation sur l’implication politique des jeunes en général et sur le projet d’indépendance du Québec. Et il le fait à travers les voix de 17 participants qui, comme lui, n’ont jamais vraiment vécu de référendum.

« Un de mes points de départ, c’était de faire un film sur la question nationale, sur l’avenir politique du Québec, sans images d’archives, et en ne voyant pas les gens qui sont interrogés », dit-il en entrevue, quelques jours avant la projection de son film aux Rendez-vous Québec Cinéma. Refuser d’intégrer des images d’archives à son propos, c’était une façon de refuser de faire de l’indépendance du Québec une affaire du passé, bercée par les souvenirs euphoriques du Centre Paul-Sauvé, le jour de l’élection du PQ en 1976, ou encore assombrie par le discours de Jacques Parizeau après la défaite référendaire de 1995. D’ailleurs, en 1995, Loïc Darses avait deux ans… « L’idée du film, c’est un peu de parler de cette idée-là au présent […] C’est un peu un essai de s’émanciper de ce passé-là. » Quant aux participants, ils ne sont pas présentés sur la trame sonore, bien qu’on puisse voir défiler leurs noms au générique. Loïc Darses les a choisis parce que leurs écrits ou leurs interventions publiques l’avaient interpellé. « Mes choix politiques ont influencé le choix des participants », dit-il. Mais il ne voulait pas que leur notoriété ni même leur image ne viennent troubler l’écoute de leur propos.

Ces participants, on le voit au générique, sont Maïtée Labrecque-Saganash, Aurélie Lanctôt, Jean-François Ruel, Carl Bergeron, Nora Loreto, Mélanie Hotchkiss, Sibel Ataogul, Jade Barshee, Jonathan Durand Folco, Catherine Dorion, Simon-Pierre Savard-Tremblay, Lucia Carballo, Pierre-Luc Brisson, Alexandre Leduc, Patricia Boushel, Léane Labrèche-Dor et Clara L’Heureux Garcia.

Un espace à habiter

Loïc Darses les a rencontrés un à un et a projeté en eux ses interrogations. « Ce sujet de la question nationale m’a toujours fasciné et appelé, à une époque où cet appel n’est pas facile », dit-il. Cet intérêt était chez lui instinctif : « Une des questions qu’on se pose est d’où je viens, qui suis-je ? » Le film de Loïc Darses se décline en trois volets : le questionnement, l’impasse et la réappropriation. « On dirait qu’il y a quelque chose qui a du mal à mourir et quelque chose qui du mal à naître », dira une participante au sujet de la question nationale au Québec. À travers la caméra, le Québec devient donc un espace à habiter, à conquérir. Une autre dit que son attachement au Québec est plus ancré dans le territoire que dans l’identité. Or, ce territoire fait intrinsèquement partie de la culture autochtone. « Il n’y a pas deux solitudes au Québec, mais trois », dit une participante. C’est sans parler de l’immigration. On ne peut d’ailleurs plus parler d’une seule identité québécoise, poursuit le cinéaste en entrevue. « L’identité est multiple, précise-t-il, elle ne peut plus se fonder sur un seul point de vue, un seul bagage historique. »

Le seul parti politique vraiment évoqué dans La fin des terres est le Parti québécois. Pas un mot sur Québec solidaire, même si deux des participants, Catherine Dorion et Alexandre Leduc, sont élus sous la bannière de ce parti à Québec. « À l’époque, Catherine Dorion n’était pas encore à Québec solidaire. Elle n’était pas encore élue », dit Loïc Darses, qui a commencé à travailler sur ce film il y a un peu plus de deux ans. Même constat pour le député de QS Alexandre Leduc. « Je ne veux pas tomber dans l’analyse politique. Ça n’est pas mon rôle », dit le cinéaste.

En entrevue, il explique que le Parti québécois dont il est question dans le film n’est d’ailleurs pas celui des dernières élections, ni même celui des dernières années. « C’est plutôt l’idée du PQ à laquelle on fait référence. Ces images d’archives du PQ de René Lévesque. C’est mythifié. Ça n’a plus de portée aujourd’hui. Ça ne se passe plus maintenant », dit Darses.

L’après-Printemps érable

L’événement politique fondateur et fédérateur pour la génération de jeunes de l’âge de Darses, c’est le Printemps érable de 2012. Loïc Darses était alors inscrit au cégep du Vieux Montréal, mais le plus souvent dans la rue en train de manifester. Pour lui, ce rassemblement était porteur de quelque chose de beaucoup plus que de la simple opposition à la hausse des frais de scolarité. Un mot se dessine sur ses lèvres : « révolution ». « Ça n’est pas pour rien que plusieurs des jeunes impliqués dans ce mouvement ont flirté ensuite avec la politique », dit-il. Pour Loïc Darses, comme pour « plusieurs autres », dit-il, le mouvement de protestation du printemps 2012 était associé à l’idée de l’indépendance du Québec. Mais à quoi bon faire un pays si on ne veut pas changer les choses ? demande une participante. « Mes propres idéaux politiques ont influencé le choix des gens, et ensuite il y a ce qui a été gardé au montage, explique le cinéaste. C’est sûr que c’est une certaine vision du Québec » qui transparaît dans le film. « Mais on voulait se tenir le plus loin possible des partis. Parce que pour nous, c’est un film sur la question nationale, sur l’identité. On ne voulait pas tomber dans la politique partisane. »

À l’heure des déluges d’images et de sons, à l’heure des selfies déferlant tous azimuts sur nos écrans, les longs plans de Loïc Darses, dévoilant des paysages vides et immobiles, apparaissent comme une signature contre-culturelle. Sa caméra visite autant les estrades vides du Centre Bell que les bancs vides des églises du Québec. Elle promène son regard dans les rues des centres-villes de Montréal et de Québec, dans les corridors de l’UQAM et dans la salle de prière vide de la mosquée de Québec où a eu lieu la tuerie d’Alexandre Bissonnette. Elle se rend à Kahnawake et au Stade olympique, à Manic 5 et à l’Assemblée nationale. Elle longe aussi les rives du Saint-Laurent, circule dans les forêts d’automne, et suit des traces de pas dans la neige.

Ce qu’elle montre, c’est un Québec qui demande à être pris. Et un cinéaste à suivre.
 



La fin des terres est présenté le samedi 2 mars en première aux RVQC en présence du réalisateur et de l'équipe et prendra l'affiche, dès le 12 mars, à la Cinémathèque, puis le 22 mars, au Cinéma Moderne. Des projections-événements sont prévues partout au Québec dès le printemps.

 

La fin des terres

Loïc Darses, 90 minutes, Québec, Canada