Le sacre de la bonne conscience

C'est le réalisateur de «Green Book», Peter Farrelly (au centre), qui est reparti dimanche soir avec l’honneur suprême de l'industrie du cinéma américain, soit l’Oscar du meilleur long métrage.
Photo: Robyn Beck Agence France-Presse C'est le réalisateur de «Green Book», Peter Farrelly (au centre), qui est reparti dimanche soir avec l’honneur suprême de l'industrie du cinéma américain, soit l’Oscar du meilleur long métrage.

Ce fut une surprise et en même temps, pas tant que cela. Des mois durant, on annonçait le sacre de Roma, d’Alfonso Cuarón, comme une évidence lors de la 91e remise des Oscar. Mais voilà, depuis quelque temps, et en dépit de scandales de-ci de-là, d’aucuns pointaient Green Book, de Peter Farrelly, comme possible vainqueur. Et de fait, dimanche soir, c’est ce dernier film qui est reparti avec l’honneur suprême, soit l’Oscar du meilleur long métrage. Toutes deux inspirées de faits réels, voire autobiographiques pour Roma, ces productions rendent compte cependant de conceptions diamétralement opposées du 7e art. Ainsi, à l’approche virtuose du film de Cuarón, on a préféré le savoir-faire sans risque de celui de Farrelly. Sur le front québécois, ni l’un ni l’autre des deux courts nommés ne l’a emporté, hélas.

Les festivités ont débuté par un medley atroce – gracieuseté du chanteur Adam Lambert – des pourtant formidables succès du groupe Queen. Même le duo formé par Lady Gaga et Bradley Cooper reprenant Shallow, tiré de leur film A Star is Born, et qui peu après devait remporter la statuette de la meilleure chanson, n’a pas livré le frisson attendu.
 
Dénués d’animation après le désistement de l’hôte désigné, Kevin Hart, rattrapé par ses numéros homophobes passés, les Oscar n’ont été guère mémorables côté divertissement.
 
Trois Oscar pour Cuarón
Bien que l’Oscar du meilleur film soit allé à Green Book, c’est Alfonso Cuarón qui l’a emporté pour la meilleure réalisation. Déjà primé dans cette catégorie pour Gravity, Cuarón s’est inspiré de l’histoire de sa famille, telle que perçue par leur domestique d’alors, pour concevoir Roma, une production de Netflix.
 
« Merci à l’Académie de reconnaître une histoire centrée sur une femme indigène, une des 70 millions de travailleuses privées de droits qu’on relègue habituellement à l’arrière-plan des récits », a-t-il déclaré.
 
Roma a aussi gagné l’Oscar du meilleur long métrage en langue étrangère. Cuarón a par surcroît remporté l’Oscar de la meilleure direction photo. Autrement dit, le cinéaste mexicain a récolté trois Oscar à lui tout seul : de quoi se remettre du fait que l’ultime trophée lui ait échappé.
 
Laurier étonnant mais ô combien mérité pour Olivia Colman, une reine Anne, oui, souveraine, dans le savoureux The Favourite. Quant à l’Oscar du meilleur acteur, il a été attribué comme on l'attendait à Rami Malek, alias Freddie Mercury dans le drame biographique édulcoré Bohemian Rhapsody.
 
En matière de rôles de soutien, Regina King, pour If Beale Street Could Talk, et Mahershala Ali, pour Green Book, ont vu leur travail salué. À ce propos, la présentation de Tina Fey, d'Amy Poheler et de Maya Rudolph pour la meilleure actrice de soutien fut désopilante. Qu’on ne leur ait pas tout bonnement confié l’animation de la soirée constitue l’un de ces mystères dont l’Académie a le secret.

 
La question raciale
Pour revenir au grand lauréat de la soirée, Green Book, le film a également reçu l’Oscar du meilleur scénario original, lequel relate l’amitié improbable qui naquit entre le pianiste noir Donald W. Shirley et son garde du corps blanc, Tony Vallelonga, lors d’une tournée dans le Sud ségrégationniste des années 1960. Depuis sa sortie, le film a été dénoncé pour son recours à des clichés témoignant d’une vision blanche de réalités noires, en plus de proposer une énième variation du mythe du « sauveur blanc » cher à Hollywood. La famille de Shirley a en outre contesté la lecture des événements que propose le scénario coécrit par Nick Vallelonga, fils du protagoniste dont on privilégie justement le point de vue.
 
« C’est un film que nous avons fait avec amour, tendresse et respect », a plaidé l’un des producteurs.
 
Autrement plus satisfaisante : la victoire de Spike Lee pour le meilleur scénario adapté de BlacKkKlansman, encore une histoire vraie, celle d’un policier noir qui infiltra le Ku Klux Klan à la fin des années 1970.
 
À cet égard, la résurgence du racisme aux États-Unis s’est imposée comme trame de fond au cours de la soirée, plusieurs intervenants ayant invité des comparaisons entre les événements d’hier et ceux d’à présent.
 
Une année difficile
Quoi qu’il en soit, c’est donc sur une note finale plus convenue que surprenante que s’est conclu ce qui aura été une année particulièrement pénible pour les Oscar, marquée qu’elle fût par une suite ininterrompue de controverses, d’initiatives contestées et de volte-face embarrassantes.
 
On se souviendra à titre d’exemple de la proposition, sitôt formulée, sitôt retirée, d’ajouter un Oscar du « film le plus populaire », accueillie avec un mélange de stupéfaction et de dérision. Idem pour cette volonté de décerner certains prix durant les pauses publicitaires : devant le tollé, l’Académie a reculé.
 
Un aspect positif : on a signalé la variété géographique présente au sein des diverses nominations (avec quelques pointes adressées à un certain président au sujet d’un certain mur). Vrai qu’il y a là matière à réjouissance.
 
En revanche, l'enjeu fondamental de la représentation demeure entier, les femmes étant encore les grandes exclues des catégories de pointe que sont meilleur film et meilleure réalisation.
 
Un sérieux coup de barre s’impose, mais des progrès sont observables. Comme se réjouissait avec émotion Rayka Zehtabchi, réalisatrice du court métrage documentaire Period. End of Sentence : « Je n’arrive pas à croire qu’un film traitant des menstruations vient de gagner un Oscar ! » C’est dire qu’il y a de l’espoir.

Liste complète des lauréats

Meilleur film – Green Book, de Peter Farrelly

Meilleur long métrage en langue étrangère – Roma, d’Alfonso Cuaron

Meilleur documentaire – Free Solo, d’Elizabeth Chai Vasarhelyi et Jimmy Chin

Meilleur long métrage d’animation – Spider-Man : Into the Spider-Verse, de Bob Persichetti, Peter Ramsey et Rodney Rothman

Meilleur court métrage fiction – Skin, de Guy Nattiv et Jaime Ray Newman

Meilleur court métrage d’animation – Bao, de Domee Shi

Meilleur court métrage documentaire – Period. End of Sentence, de Rayka Zehtabchi

Meilleur réalisation – Alfonso Cuaron (Roma)

Meilleure actrice – Olivia Colman (The Favourite)

Meilleur acteur – Rami Malek (Bohemian Rhapsody)

Meilleure actrice de soutien – Regina King (If Beale Street Could Talk)

Meilleur acteur de soutien – Mahershala Ali (Green Book)

Meilleur scénario original – Nick Vallelonga, Brian Currie et Peter Farrelly (Green Book)

Meilleur scénario adapté – Charlie Wachtel, David Rabinowitz, Kevin Willmott et Spike Lee (BlacKkKlansman)

Meilleure direction photo – Alfonso Cuaron (Roma)

Meilleur montage – John Ottman (Bohemian Rhapsody)

Meilleure direction artistique – Hannah Beachler et Jay Hart (Black Panther)

Meilleurs maquillages et coiffures – Greg Cannom, Kate Biscoe et Patricia Dehaney (Vice)

Meilleurs costumes – Ruth Carter (Black Panther)

Meilleure montage sonore – John Warhurst et Nina Hartstone (Bohemian Rhapsody)

Meilleur mixage sonore – Paul Massey, Tim Cavagin et John Casali (Bohemian Rhapsody)

Meilleur effets visuels – Paul Lambert, Ian Hunter, Tristan Myles et J. D. Schwalm (First Man)

Meilleure musique – Black Panther (Ludwig Göransson)

Meilleure chanson – Shallow, Lady Gaga, Mark Ronson, Anthony Rossomando et Andrew Wyatt (A Star is Born)

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2 commentaires
  • Paul Toutant - Abonné 25 février 2019 03 h 04

    Ennui

    Quelle soirée d'ennui total. À part de rares pépites réjouissantes, la cérémonie ne fut qu'un ramassis de clichés enfilés de façon monotone. Pour le téléspectateur, combien de temps perdu lors de pauses publicitaires sans imagination. L'Académie pourrait tripler ses tarifs et éliminer 70% des pubs répétitives ne suscitant que baillements. Pas d'animateur (trice), donc aucun mordant, aucun humour caustique, que des gens qui lisent péniblement un texte griffonné sur une fiche. Je regardais les gagnants de la catégorie « effets visuels », vous savez ces gens qui savent nous étourdir et créer des mondes fascinants sur grand écran: ils étaient là, coincés dans leurs smokings, incapables de prononcer une phrase spontanément. Seigneur, ces créateurs sont-ils aussi plates que ça dans la vie? Un prix de consolation à Béatrice Picard dont le rôle dans le film « Marguerite » mérite tous les hommages.

  • Gilles Bonin - Inscrit 25 février 2019 05 h 28

    N'ai pas vu

    Bohemian Rhapsody, mais Malek était déjà génial en schyzophrène dans la série Mr Robot.