«Doubles vies»: on jase…

Juliette Binoche joue le rôle d’une actrice qui entretient une liaison avec un écrivain, celui-ci publié par son mari, directeur d’une maison d’édition.
Photo: Ad Vitam Juliette Binoche joue le rôle d’une actrice qui entretient une liaison avec un écrivain, celui-ci publié par son mari, directeur d’une maison d’édition.

Au début de Doubles vies, Alain, le directeur d’une prestigieuse maison d’édition, reçoit Léonard, un auteur qu’il publie depuis des années. D’emblée, ils débattent de l’époque et de la place qu’y occupe l’écriture, Léonard se désolant de ce que celle-ci soit dévaluée, Alain soutenant le contraire. Léonard en remet : « M’enfin, quatre lignes sur Twitter c’est pas… » Et Alain d’asséner : « Oui, pourquoi pas ? C’est comme sous l’Ancien Régime. On se répète les bons mots. Je trouve ça très français. Y’a rien de nouveau là-dedans. » Tout le film d’Olivier Assayas est encapsulé dans cette séquence d’ouverture, Doubles vies consistant en une suite d’échanges à propos de l’avenir du monde littéraire, mais plus largement du mot consigné, de l’information, de l’idée, entre nostalgie de ce qui fut et incertitude quant au futur numérique.

Ah, un détail : Léonard s’adonne exclusivement à l’autofiction en utilisant sa vie sentimentale comme matériau de travail. Or il se trouve qu’il entretient depuis quelques années une liaison avec Selena, la conjointe actrice d’Alain. Alain qui, pas en reste, vit de son côté une histoire avec Laure, la jeune responsable du virage numérique de sa boîte (entre autres initiatives, elle lui suggère de publier une sélection de tweets et de textos d’un de leurs auteurs en comparant la démarche à la publication des vers de circonstance de Mallarmé). Laure est elle-même en couple, ou l’était, avec une autre femme. Sans oublier Valérie, la compagne de Léonard, assistante parlementaire engagée et seule âme fidèle de la ménagerie.

C’est d’ailleurs là une belle ironie, dans la mesure où le seul personnage à ne pas dissimuler une « double vie » œuvre dans un domaine que tous les autres dénigrent pour son hypocrisie.

Structure répétitive

Au sujet des personnages, justement, ils s’avèrent tous, initialement du moins, intéressants. Dotés d’une profondeur appréciable, ils sont en outre incarnés par des comédiens épatants et très à l’aise avec le verbe abondant. Hélas, la structure du film est si répétitive qu’on en vient à se lasser d’eux.

Ainsi, bloc narratif après bloc narratif, on se rencontre, on s’assoit et on devise. À chaque séquence son sous-thème quasi surligné.

C’est, cela dit, loin d’être inintéressant, d’autant que les répliques savoureuses ne manquent pas. Malheureusement, le dialogue incessant (on songe à cette image du « flot incontinent » qu’évoque Selena pour dénigrer les blogues) donne plus souvent l’impression d’un cinéaste qui pontifie par la bouche de ses interprètes, avec énonciation puis explication : un personnage évoque l’ère de la « post-vérité », un autre précise que cela consiste à « permettre aux gens de vivre dans un univers fictif en fonction de leurs préjugés ». Merci d’éclairer la plèbe cinéphile.

Binoche en actrice

Quant aux aventures extraconjugales de ce groupe d’intellectuels nantis, elles se révèlent assez convenues. Néanmoins, il faut leur reconnaître une fonction narrative essentielle, puisqu’elles sont ce qui empêche Doubles vies de devenir un aride film à thèse.

Fidèle à ses habitudes, Assayas glisse çà et là des éléments de mise en abîme, notamment avec la profession de Selena, ce qui lui permet de critiquer la télévision et les séries. Hormis que là encore on devine un peu trop le cinéaste qui passe son message, le spectacle de Juliette Binoche jouant chez lui une actrice convoque le souvenir de Sils Maria, voire celui de Rendez-vous, ce dernier film réalisé par André Téchiné mais écrit par Assayas. Dans les deux cas, c’est au détriment de ce film-ci.

Conclusion ? De la même manière qu’Alain doute qu’un agrégat de tweets et de textos, si ludiques soient-ils, puisse équivaloir à un manuscrit, on se demandera si une collection de réflexions, si érudites soient-elles, peut avoir valeur de scénario.

 

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Doubles vies

★★ 1/2

Comédie de mœurs d’Olivier Assayas. Avec Guillaume Canet, Juliette Binoche, Vincent Macaigne, Christa Théret, Nora Hamzawi. France, 2019, 108 minutes.