RVQC: faire éclater les codes

Le réalisateur Rémi St-Michel (à droite) et son comparse de longue date Éric K. Boulianne
Photo: Valérian Mazataud Le Devoir Le réalisateur Rémi St-Michel (à droite) et son comparse de longue date Éric K. Boulianne

On fait la connaissance de Pier-Luc, 16 ans, alors qu’il se masturbe frénétiquement sous la couette. Tant et si bien qu’il se « pète le manche », pour reprendre la formule d’un de ses amis. Cet accident est embêtant, car la douleur à l’entrejambe qui en résulte, outre qu’elle fournit un gag récurrent au film, compromet le désir pressant de Pier-Luc de perdre sa virginité. Comédie adolescente à l’américaine, que cet Avant qu’on explose ? Pas vraiment. D’une part, parce qu’en toile de fond plane la menace imminente d’un conflit nucléaire et, d’autre part, parce que tant le scénariste Éric K. Boulianne que le réalisateur Rémi St-Michel étaient conscients des clichés et écueils à éviter, voire à détourner.

Présenté en ouverture des Rendez-vous Québec cinéma (RVQC), Avant qu’on explose ne démarre pas, en l’occurrence, avec la scène décrite à l’instant, mais plutôt avec l’explosion d’un sous-marin dans la mer du Japon. De manière ponctuelle au cours du film, on assistera aux conséquences terribles de cette Troisième Guerre mondiale qui bourgeonne, à l’instar de la sexualité du héros.

C’est dire que le drame couve en filigrane de la comédie, même lorsque celle-ci se fait plus loufoque. « Dès le départ, on voulait que ce soit un récit initiatique qui rencontre un film-catastrophe », précise Éric K. Boulianne. Avant qu’on explose est son premier scénario solo de long métrage après avoir coscénarisé, entre autres, De père en flic 2.

Des collaborateurs de longue date, Rémi St-Michel et lui s’étaient retrouvés en sélection à Cannes, en 2014, avec leur court métrage Petit frère, proposition oscillant entre le drôle, le tendre et le triste.

« C’était clair qu’on avait envie d’un projet qui aurait une énergie similaire, explique Rémi St-Michel, qui réalise là son premier long métrage. On n’a jamais verbalisé ça, mais on se connaît tellement qu’il y a des évidences entre nous deux. Personnellement, j’aime le mélange ; je ne suis pas intéressé par la comédie où la joke est une fin en soi. »

Le réalisateur préfère en effet disposer d’un matériau lui permettant de moduler les tons. Ce qui n’est pas pour déplaire à son comparse Éric K. Boulianne. « Rémi arrive à maintenir une cohésion entre tous les registres abordés ; il y en a plusieurs. Dans mon parcours de scénariste, j’ai été très influencé par le cinéma de Judd Apatow [Superbad], où tu peux avoir un gag super vulgaire puis tout à coup une dimension super humaine ; les personnages sont vrais, ils vivent des trucs réels. »

Le scénariste nomme également James L. Brooks, auteur de Pour le pire et pour le meilleur (As Good as It Gets), parmi ses mentors.

« On ne voulait pas se limiter dans l’exploration des émotions. Au fond, c’est pas un film destiné uniquement aux adolescents. Des gens de tous les âges peuvent apprécier », insiste Rémi St-Michel.

Une part de soi

Pour créer le personnage de Pier-Luc (Étienne Galloy, vedette de Petit frère), Éric K. Boulianne avoue en outre s’être beaucoup inspiré de lui-même à cet âge… et un peu après.

« J’ai puisé en moi pour la plupart des principales caractéristiques de Pier-Luc, à commencer par son angoisse par rapport à la mort… Pendant que je travaillais au scénario, vers 2015, il y avait déjà toutes ces tensions avec la Corée du Nord ; ça me faisait capoter. D’où cette idée d’une Troisième Guerre mondiale qui se dessine en arrière-plan de l’histoire. »

Cette situation critique provoque des crises de panique chez Pier-Luc, ce qui lui vaut de rendre visite à la psychologue de son école (Monia Chokri) de Baie-Saint-Paul, lieu où étudia le scénariste. La ville, très prisée pour son charme, offre un cadre idyllique en faux avec les tourments du héros.

« Les personnages habitent dans une carte postale : les problèmes du monde paraissent d’autant plus éloignés. Pier-Luc paraît encore plus isolé parce qu’il est le seul à s’en faire à ce point-là », note Rémi St-Michel.

C’est justement parce qu’il croit la fin imminente que Pier-Luc est si préoccupé de perdre sa virginité. « J’ai perdu ma propre virginité assez tard, confie Éric K. Boulianne. Je voyais mes chums au cégep pour qui ça semblait facile, et comme Pier-Luc, c’est quelque chose qui m’obsédait. Puis, évidemment, j’en suis revenu et j’ai compris qu’il n’y avait rien là. »

La pression que les garçons se mettent eux-mêmes, et les uns sur les autres, eu égard à cet événement charnière, constitue l’un des moteurs de l’intrigue.

Codes et archétypes

À ce propos, cette course à la première relation sexuelle a souvent été mise en scène au cinéma, américain surtout, dans les années 1980-1990 en particulier, de Porky (Porky’s) à Folies de graduation (American Pie).

Fort populaires en leur temps, ces films ont mal vieilli entre autres à cause d’une misogynie galopante à laquelle on n’était guère sensibles alors, mais qu’on repère à présent au premier coup d’œil, et pour le mieux.

J’ai puisé en moi pour la plupart des principales caractéristiques de Pier-Luc, à commencer par son angoisse par rapport à la mort… Pendant que je travaillais au scénario, vers 2015, il y avait déjà toutes ces tensions avec la Corée du Nord; ça me faisait capoter.

Or, comme tous les genres, ce type de comédie a ses codes, ses archétypes. Un exemple ? La femme mature séductrice, un héritage de la mémorable et fascinante Mrs Robinson du classique Le lauréat (The Graduate). Les variations ont été nombreuses depuis, l’une des plus célèbres étant sans doute la « Mère de Stifler » dans Folies de graduation.

Dans Avant qu’on explose, ce personnage revêt les traits de Brigitte Poupart dans une version d’abord fantasmée, conforme au cliché, puis dans la réalité moins glamour où la principale intéressée a l’occasion de remettre les pendules à l’heure, offrant à Pier-Luc une tout autre éducation sentimentale.

Aller au-delà

L’objectivation ordinaire, récurrente dans ledit genre, est un autre lieu commun utilisé pour mieux être inversé. Ainsi, lors d’une scène, les deux meilleurs amis de Pier-Luc (Madani Tall et Will Murphy) passent en revue les jeunes filles « potentielles » pour lui : air connu. Or, peu après, Pier-Luc se fait servir cette même médecine, exposée dans toute sa cruauté.

On ne parle pas d’une approche pédagogique, s’entend, mais Éric K. Boulianne et Rémi St-Michel souhaitaient, consciemment, se montrer responsables. « Rémi était particulièrement sensible à ces aspects. Je ne dirais pas qu’il était le gardien de la morale, mais il avait un regard aiguisé. »

Ce que confirme le réalisateur, qui enchaîne : « On se trouvait à aborder des thèmes délicats, qui commandent un certain sérieux pour ne pas donner l’impression de banaliser. On a discuté énormément. Parfois, il s’agissait simplement de changer un mot dans le dialogue pour clarifier une intention. »

De conclure Éric K. Boulianne : « Il y a tellement une longue lignée de films coming of age un peu niaiseux avec des jokes de pénis… C’est le fund’utiliser les codes, mais c’est plus le fun d’aller au-delà. »

Avant qu’on explose sera présenté en ouverture des 37es Rendez-vous Québec cinéma, le 20 février, à la Place des Arts.

Le film prendra ensuite l’affiche le 28 février.

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