«Arctique»: survivre autrement

Habitant chaque scène avec une autorité tranquille, l’acteur danois Mads Mikkelsen offre une performance d’une grande richesse dramatique.
Photo: Entract Films Habitant chaque scène avec une autorité tranquille, l’acteur danois Mads Mikkelsen offre une performance d’une grande richesse dramatique.

Le drame de survie, fut-il un peu ou beaucoup redevable à l’auguste Robinson Crusoé de Daniel Defoe, constitue un genre en soi au cinéma. La plupart des productions en relevant présentent un protagoniste qui se retrouve inopinément isolé dans un environnement hostile, avec pour tout espoir de s’en sortir un mélange de chance et de débrouillardise. Une autre constante réside dans ce qu’on fait généralement la connaissance du héros en amont du drame, qu’il s’agisse d’un naufrage ou d’un écrasement, si bien que l’on sait non seulement qui il est, mais à qui il manquera, etc. L’un des aspects distinctifs d’Arctique, premier long métrage de Joe Penna, est que l’on y fait fi d’une telle entrée en matière.

En effet, lorsqu’on aperçoit Overgard (Mads Mikkelsen) pour la première fois, ce dernier en est à creuser un SOS géant dans le sol couvert de neige d’une contrée nordique non identifiée. On le suit peu après jusqu’à une série de cannes à pêche bricolées et plantées dans la glace ; au bout d’une des lignes — une seule — gigote un poisson.

Le soir venu, Overgard trouve refuge dans la carcasse de l’avion à bord duquel il prenait vraisemblablement place. Dans une glacière, il place soigneusement sa prise du jour avec plusieurs rangs superposés de poissons similaires. Manière ingénieuse, mine de rien, de laisser savoir au spectateur que ce Robinson du Nord est là depuis un moment déjà.

Au matin, Overgard va saluer un petit monticule de roches marquant l’emplacement de la dépouille, on le présume, d’un compagnon encore moins fortuné que lui, puis, il reprend son travail sur ce SOS dont il doit maintenir les contours.

En une poignée de scènes brèves, le scénariste et réalisateur Joe Penna campe personnage et contexte avec une précision assez remarquable, d’autant que les seuls mots formulés par Overgard consistent en un « À demain » adressé au défunt.

En somme, Arctique (Arctic) est un drame volontairement dépourvu d’un premier acte. Autrement dit, on arrive de plain-pied dans l’action alors que le survivant est déjà affairé, justement, à survivre.

Richesse dramatique

Un tel parti pris aurait pu se solder par un manque d’intérêt vis-à-vis d’un personnage principal auquel on n’arrive pas à s’attacher, faute de le connaître. Or, la nature même du film de survie tend à provoquer un réflexe d’identification. On s’imagine dans pareille situation et on tremble tout en ne pouvant s’empêcher de se demander ce que le personnage fera ensuite pour se rendre indemne jusqu’au lendemain, puis jusqu’au jour suivant.

Hormis ce capital de sympathie inhérent à la prémisse, Arctique bénéficie de la présence, et rarement ce mot aura-t-il été plus approprié, de Mads Mikkelsen. Habitant chaque scène avec une autorité tranquille, l’acteur danois offre une performance d’une grande richesse dramatique en recourant à son regard, son visage, ses gestes, sa posture, privé ou presque qu’il est de parole.

Certes, comme le veut la convention, le récit lui impartit un interlocuteur. Ainsi, de la même manière que Robinson Crusoé interagissait avec Vendredi, Overgard veille, lui, sur la seule survivante d’un second écrasement. Grièvement blessée, la jeune femme n’est qu’à demi consciente, mais son arrivée force Overgard à quitter la sécurité relative de son abri.

Se jouer des codes

S’ensuit un périple difficile, et peut-être un tantinet longuet, sur fond de panorama magnifique, mais sans pitié. Un périple, qui plus est, dont on ne parvient pas à prédire si l’issue sera heureuse ou malheureuse.

Cela, parce que le film s’est en amont suffisamment joué des codes du genre pour déstabiliser le public, qui se sait en présence d’une production différente d’un fait vécu au dénouement connu d’avance, comme 127 heures (127 Hours), ou d’une fiction, ce qu’est le film de Penna, à la Seul au monde (Cast Away).

À l’instar de l’absence de préambule, cette incertitude distingue pour le mieux Arctique de ses prédécesseurs.

Arctique (V.F. de Arctic)

★★★ 1/2

Drame d’aventure de Joe Penna. Avec Mads Mikkelsen, María Thelma Smáradóttir. Islande–États-Unis, 2019, 97 minutes.