69e Berlinale: Catherine Deneuve à l’âge de la tolérance

Mardi, à Berlin, Catherine Deneuve a été interrogée sur un lot de sujets, dépassant largement le cadre cinématographique.
Photo: John MacDougall Agence France-Presse Mardi, à Berlin, Catherine Deneuve a été interrogée sur un lot de sujets, dépassant largement le cadre cinématographique.

Pas moyen de manquer les vedettes françaises cette année à la Berlinale. Juliette Binoche en présidente du jury avait marqué les esprits en conférence de presse. Mardi, le tapis rouge se déroulait pour Catherine Deneuve, blonde icône éternelle portant comme une tiare la mémoire d’un septième art de l’Hexagone à son apogée.

À ces ambassadrices de haut vol, les festivals vont finir par ériger des statues. Présentes en chair et en os, elles sont interrogées par chacun sur tout et son contraire :

— Avez-vous un message à lancer sur l’immigration ? demande un journaliste à Deneuve.

— Changer de gouvernement, je dirais…

— Est-ce que les épreuves du passé rendent plus tolérant ?

« Je n’ai pas vécu de grandes épreuves, répond l’ancienne interprète de Belle de jour, mais la tolérance vient avec le temps, les expériences, la façon dont on regarde la vie autour de soi, les rapports aux autres. À vingt ans, on est ailleurs. Mais si l’âge apporte une tolérance, il rend aussi très intolérant sur certains points… »

Actrice fétiche d’André Téchiné, revoici Deneuve à ses côtés avec L’adieu à la nuit, leur huitième collaboration. Elle joue Muriel, une grand-mère athée, intelligente et aimante, qui dresse des chevaux dans son ranch et se voit forcée d’affronter son petit-fils (Kacey Mottet-Klein) qui veut partir faire le djihad en Syrie. Il a besoin de croire en quelque chose, des amis l’ont embrigadé. Elle résiste.

Je n’ai pas vécu de grandes épreuves, mais la tolérance vient avec le temps, les expériences, la façon dont on regarde la vie autour de soi, les rapports aux autres

« Muriel est dans une situation shakespearienne, évoque Deneuve. Que doit faire cette femme devant la détermination de son petit-fils ? »

Pour ce 28e long métrage, le cinéaste de Ma saison préférée et de Quand on a 17 ans a eu accès aux enregistrements de djihadistes interviewés par le grand reporter et écrivain David Thomson, et à l’apport de Léa Mysius (la réalisatrice d’Ava) au scénario.

L’adieu à la nuit est vraiment un beau film, sensible, complexe et lumineux comme Téchiné en a le secret (étrangement présenté ici hors compétition), sur fond de nature sublime dominant les destins des hommes.

Téchiné connaît bien le monde des pieds-noirs, les anciens Français d’Algérie, ce qui a nourri le personnage de Muriel, qui comprend l’arabe et porte la mauvaise conscience colonialiste sur ses épaules, plus ou moins consciemment. Ce grand cinéaste qui a tant tourné sur la jeunesse voulait prêter l’oreille sans jugement, à la quête spirituelle extrême de cet âge de tous les possibles entretenue en ligne à travers le Dark Web ou Facebook : « Ici, l’apprentissage de la religion est une raison de vivre et de mourir. »

Il cherchait à se faire témoin, utilisant les mots recueillis dans la bouche même de jeunes djihadistes, au plus près du cri du coeur « la vraie vie est ailleurs » quand il retentit dans le gouffre d’une saison en enfer.

Appuis internationaux pour Côté

Retour sur la réception berlinoise du Répertoire des villes disparues de Denis Côté. Contre toute attente et après une réception bien froide pour le film en première lundi, la presse internationale se montre plutôt positive. Avec clivage entre les avis, bien sûr, mais loin du naufrage que les premiers échos laissaient profiler. Le magazine Screen, qui publie un pool de critiques (sept avis), lui attribue la note 2,7, le plaçant ainsi au troisième rang des films préférés des médias depuis le début de la compétition. Variety était assez élogieux dans son compte rendu. Hollywood Reporter est plus réservé, mais lui reconnaît assez d’ambiguïté pour préserver l’intérêt du spectateur. Bref, le moral des troupes est à la hausse. Au palmarès, qui sait ?

Les « témoins de nos dérives »

Au lunch de Téléfilm pour les cinéastes canadiens mardi, j’ai rencontré Nicholas de Pencier, un des trois cinéastes d’Anthropocène, grand documentaire environnementaliste sorti le 19 octobre dernier chez nous, après lancement au TIFF. Il arrivait de Sundance, où ce film aux images monstrueusement belles sur les ravages planétaires aura donné lieu à des débats passionnés. Nicholas de Pencier précisait à quel point Anthropocène était tombé au bon moment (plus que leurs précédents Manufactured Landscapes et Watermark), avec la publication du rapport de l’ONU sur les changements climatiques et à l’heure d’une prise de conscience accrue des gens du drame écologiste en cours. « Notre film participe à la conversation générale sur le sujet, disait-il. On est entrés dans une vague. » Les oeuvres fortes sont parfois des témoins de nos dérives et même des preuves à charge ; comme celle-ci.

Une attention à la langue

Un mot sur les politiques linguistiques de la Berlinale. À titre de Québécois sensibles au respect de la langue maternelle, on observe les orientations des rendez-vous culturels en la matière. Ici, dans les documents du festival, en ligne ou sur papier, l’allemand a priorité sur l’anglais, relégué en bas de page. Une attitude différente de celle rencontrée en France lors de grands événements cinéphiliques ou autres, où ce virage trop appuyé vers l’anglais comme langue de communication internationale, nous désole.

C’était mon dernier jour à la Berlinale. Retour au pays. Auf Wiedersehen !

Odile Tremblay séjournait à Berlin grâce au soutien de la Berlinale et de Téléfilm Canada.

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