Un accueil tiède pour le film de Denis Côté à la Berlinale

La distribution du long métrage <em>Répertoire des villes disparues</em>: les acteurs Robert Naylor, Jean-Michel Anctil, Diane Lavallée, Larissa Corriveau, Rémi Goulet, Normand Carrière et Jocelyne Zucco en compagnie du cinéaste Denis Côté sur le tapis rouge de la Berlinale, lundi
Photo: Tobias Schwarz Agence France-Presse La distribution du long métrage Répertoire des villes disparues: les acteurs Robert Naylor, Jean-Michel Anctil, Diane Lavallée, Larissa Corriveau, Rémi Goulet, Normand Carrière et Jocelyne Zucco en compagnie du cinéaste Denis Côté sur le tapis rouge de la Berlinale, lundi

Projections de presse et grande première, flashes et entrevues… Répertoire des villes disparues de Denis Côté était présenté en compétition lundi à cette 69e Berlinale.

À vue de nez, le film québécois devrait diviser à Berlin. Accueil froid à la première sous de rares applaudissements, commentaires médiatiques recueillis pas toujours tendres. Des critiques nous affirmaient goûter le côté rugueux de l’image et la poésie d’un univers mêlant le fantastique au portrait des communautés rurales en mutation. D’autres râlaient devant le mélange des genres. Dans nos rangs, les revenants avaient été perçus soit comme des symboles d’un Québec hanté par son passé, soit comme des figures de migrants dérangeant la quiétude des villageois ; c’est selon.

« J’ai ouvert les portes de l’enfer durant les cinq premières minutes du film (avec l’accident-suicide d’un adolescent), puis les choses arrivent… Le surnaturel devient le naturel », précisait Denis Côté, invitant le vent de l’imagination à s’engouffrer dans les esprits des spectateurs. Mais certains ne l’entendaient pas de cette oreille…

En conférence de presse, un journaliste de Frankfort s’étonnait qu’une production avec des zombies atterrisse dans la course à l’Ours d’or. Il semblait peu habitué aux films de Denis Côté (pourtant à la Berlinale pour la cinquième fois) et à ses figures de métaphores. Comme quoi, chacun peut faire une lecture différente de Répertoire des villes disparues. Côté définit son film comme un buffet ouvert. Voyez-le comme il vous plaira !

La Berlinale ne déroule pas son tapis rouge à tant de grandes vedettes internationales cette année, et le débarquement de Christian Bale avec le film Vice d’Adam McKay, sur nos propres écrans depuis longtemps mais primeur en Allemagne, faisait courir les journalistes lundi en déversement d’encre. Ça ne change rien pour le jury, évidemment, qui analyse les films de la course sans se laisser distraire par les buzz du jour, tout en renvoyant un peu à l’ombre médiatique les oeuvres de la compétition, celle de Denis Côté comprise. Star-system oblige, à Berlin comme ailleurs…

Mêler les figures

On n’a quand même pas souvent l’habitude de croiser Jean-Michel Anctil et Diane Lavallée dans les festivals de cinéma internationaux. Immenses vedettes populaires au Québec en comédie, humour, télé, leur rayon d’action s’affiche plus large que pointu. Les voici pourtant dans la capitale allemande et de façon justifiée, à la distribution chorale de ce Répertoire des villes disparues.

« C’est rare au cinéma que j’aie l’occasion de jouer dans un tel film, avouait Diane Lavallée, ravie de son personnage inspiré par la mairesse de Lac-Mégantic : « Discrète mais tout en force. J’aime la rigueur de cette femme. » Même son de cloche chez l’humoriste et animateur Jean-Michel Anctil : « C’estbien de jouer quelque chose de différent. Les gens peuvent voir mon côté noir. » Il s’était projeté dans le personnage du père endeuillé de son adolescent, sentant que ses réactions à une pareille tragédie auraient été sensiblement les siennes : « Cet homme de peu de mots a du mal à gérer ses émotions. Il fuit et il cherche. »

Autant Denis Côté avait eu du flair en offrant en 2013 un rôle dramatique à Pierrette Robitaille dans Vic + Flo ont vu un ours, qui lui permettait d’explorer l’étendue de son registre (avec en prime le Jutra de la meilleure actrice), autant il gagne cette fois encore à mêler des figures du grand, du petit écran et du théâtre à la distribution de Répertoire des villes disparues.

Robert Naylor, qui tient ici le rôle principal d’un adolescent perturbé, fait la navette entre les genres et les langues, avec carrière au sein des deux solitudes en plusieurs registres. Son personnage est le plus sensible du lot, comme il le rappelle. Quant à l’inclassable Larissa Corriveau, incandescente dans un rôle de mystique incomprise, elle précise que son Adèle est le seul personnage à conserver le même cap du début à la fin : « Ce sont les autres qui changent autour… »

Contradictions macédoniennes

On a évoqué la forte présence des films de femmes à la 69e Berlinale. Cette position revendiquée a donné aux programmateurs l’occasion de pêcher quelques perles, telle une étonnante production macédonienne, God Exists, Her Name is Petrunya de Teona Strugar Mitevska, profession de foi féministe fort originale sur dialogues juteux et percutants.

Lors d’une cérémonie de l’Église orthodoxe à l’Épiphanie, une croix est lancée par le pope dans la rivière glacée et de jeunes hommes se jettent pour remporter le défi. Cette fois, une Bridget Jones trentenaire, historienne sans emploi, jugée trop grosse pour pouvoir se caser, domiciliée chez ses parents et à bout de rejets, plonge et récupère l’objet de toutes les convoitises, quand seuls les mâles ont le droit de s’y mouiller. L’exploit de Petrunya fait le buzz sur Internet. La voici entraînée au poste de police, où nul ne peut convaincre la grande gagnante de lâcher prise. Une reporter entêtée la talonne…

Le scénario, qui dévoile en filigrane les contradictions de la société macédonienne, est très bien ficelé. Quant à l’actrice Zorica Nusheva, elle pourrait remporter le prix d’interprétation féminine pour son jeu formidable. Sans les politiques de parité adoptées par la Berlinale, cette étonnante comédie sociale aurait-elle concouru pour l’Ours d’or ? On ose un doute…

Odile Tremblay séjourne à Berlin grâce au soutien de la Berlinale et de Téléfilm Canada.