L’ombre de l’hitlérisme sur la Berlinale

«Mr. Jones», d’Agnieszka Holland, remonte le fil de l’histoire du journaliste britannique Gareth Jones (James Norton), qui avait exploré et dénoncé la famine dans laquelle Joseph Staline avait plongé les Ukrainiens en 1930.
Photo: Robert Palka / Film Produkcja «Mr. Jones», d’Agnieszka Holland, remonte le fil de l’histoire du journaliste britannique Gareth Jones (James Norton), qui avait exploré et dénoncé la famine dans laquelle Joseph Staline avait plongé les Ukrainiens en 1930.

Dimanche, la grande cinéaste polonaise d’Europa Europa et de In Darkness, Agnieszka Holland, venue à la Berlinale parler de son film Mr. Jones en compétition, eut cette phrase terrible : « J’ai peur que revienne le moment où la nation allemande considère Adolf Hitler comme ayant été un de ses plus grands dirigeants. » Elle afficha aussi sa crainte, à l’heure des conflits entre Poutine et l’Ukraine, que la Russie s’ennuie de son côté du stalinisme. Et la dame de livrer un plaidoyer pour la liberté de presse, anti « fake news », dénonçant au passage le Brexit et tout ce qui divise.

Photo: John MacDougall Agence France-Presse Agnieszka Holland

Son beau film, quand même longuet, mais sous haute maîtrise de mise en scène et excellente direction d’acteurs, remontait le fil de l’histoire du journaliste britannique Gareth Jones (James Norton), qui avait exploré et dénoncé la famine dans laquelle Joseph Staline avait plongé les Ukrainiens en 1930, avant d’être kidnappé et assassiné la veille de ses 30 ans. L’épisode avait été transposé par George Orwell dans La ferme des animaux.

« La liberté est difficile à vivre. Elle implique de faire des choix », rappelait la cinéaste, en exhortant les journalistes à s’inspirer du courage de Gareth Jones.

La limite du soutenable

Oui, la Berlinale est une tribune politique en nos temps d’incertitude. Un film explorait de son côté la tache noire du passé de l’Allemagne, au moyen d’une métaphore terrible sur le fascisme, elle-même tirée d’un fait vécu.

The Golden Glove, de l’Allemand d’origine turque Fatih Akin, lauréat de l’Ours d’or en 2014 pour Head-On, nous a sonnés en fin de semaine. On parle d’une oeuvre forte, mais à la limite du soutenable, qui risque de faire fuir le public du cinéaste d’In the Fade.

The Golden Glove fait revivre l’histoire du boucher de Hambourg, Fritz Honka, qui, au cours des années 1970, assassinait, démembrait et cachait dans son placard des prostituées décaties. Jonas Dassler, méconnaissable en homme voûté aux dents à chicots et aux traits transformés à l’avenant, est entré avec une conviction troublante, dans la peau du méchant à dégaine de bossu de Notre-Dame.

Tant de cinéastes ont offert une aura quasi romantique à des tueurs en série. Pas Fatih Akin au parti pris ici de laideur extrême, stylistique (la caméra est glauque, les éclairages sombres, les décors sinistres), comme celle des visages, des corps et des esprits. Au Golden Glove, bar portuaire de la dernière chance, où des alcooliques finis s’enfilent vodka sur vodka, les habitués, les femmes surtout, trop maganées pour le trottoir, tuméfiées de la tête aux pieds, battues, violées, humiliées, rescapées des camps souvent, sont traitées comme des objets de pure déchéance. Dans l’antre du monstre, peuplé de vieilles poupées de porcelaine et de photos pornos, coups, blessures, démembrement, détresses muettes, destins brisés se répondent.

C’est la déshumanisation des personnages, aux passés peu expliqués, qui dérange, la position frontale impitoyable qu’a choisie Fatih Aquin, en la défendant bec et ongles à Berlin. En affrontant les démons de l’Allemagne des années 1970, il fait planer l’ombre du nazisme ayant marqué les destins qu’il met en scène. Là est son courage !

Odile Tremblay séjourne à Berlin grâce au soutien de la Berlinale et de Téléfilm Canada.